Au sanctuaire du cœur
Dt 8,2-16 / Ps 147 / 1 Co 10,16-17 / Jn 6,51-58
Après la solennité de Pentecôte, l’Église a tenu à inscrire au calendrier liturgique trois autres grandes fêtes qui se succèdent et qui nous réjouissent : celle de la Sainte-Trinité que nous avons fêtée dimanche dernier, celle du Corps et du Sang de Jésus-Christ que nous célébrons en ce jour et celle du Sacré-Cœur dont nous ferons mémoire vendredi prochain. Or, comme nous pouvons l’imaginer, cette séquence de trois jours festifs ne doit rien au hasard. En sa sagesse, l’Église nous invite à méditer le lien intime qui unit entre eux ces trois grands mystères.
Celui de la Sainte-Trinité se situe bien évidemment au sommet de tous les mystères. Il est la cime du monde invisible ; le point culminant de notre foi, celui vers lequel tout converge et en qui chaque être tient son origine. En face de lui, le second mystère que nous célébrons en ces jours, est celui du Corps et du Sang de Jésus-Christ, sacrement dans lequel celui qu’on ne pouvait pas voir, dans le sein de la divine Trinité, se manifeste au cœur de notre monde. En prenant corps et sang, par le miracle de sa bienheureuse Incarnation, et sans cesser d’être Dieu, il continue à se donner à voir et à se révéler dans le monde visible.
Et ce second mystère est si puissant, que sa lumière tend à éclipser l’éclat du premier. En effet, comme l’enseigne saint Grégoire de Nazianze, « un Dieu inaccessible, perdu dans l’immensité du ciel, transcendant toute réalité sensible et toute compréhension humaine, un Dieu inexplicable et indicible, quel mystère ! Mais que ce même Dieu, sans rien perdre de sa transcendance, puisse manifester sa plénitude en s’incarnant dans une créature fragile et livrée aux risques inhérents à la condition humaine, cet infiniment grand qui tient dans l’infiniment petit, quel mystère encore plus incommensurable ! » Un Dieu sans limite qui tient dans notre main ! « Si on comprenait l’Eucharistie, on en mourrait ! » disait le curé d’Ars.
« L’homme ne vit pas seulement de pain – nous dit Jésus dans l’Évangile de ce jour –, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Or, ce qui sort de la bouche de Dieu, c’est le Verbe, celui par qui le ciel et la terre furent créés, celui qui s’incarne en notre chair ; celui qui est donné pour la vie du monde et que nous continuons à recevoir, dans le pain et le vin du sacrement de l’autel.
L’hostie vénérée dans le Saint-Sacrement est le centre du monde visible, la silencieuse proclamation de cette parole originelle par laquelle tout est appelé à l’existence. Elle est cette déchirure dans la tapisserie du monde, par laquelle la lumière du premier jour vient envahir toute la création. Elle est cette brèche ouverte sur l’infini où notre regard se perd, en cherchant à rejoindre les parvis de l’éternité. Elle est cette béance par laquelle Celui qui est partout présent et qui emplit tout se fait présent ici et maintenant, au nom de l’amour qu’il a pour nous et qu’il donne pour nous.
Et pour que ce don sublime trouve sa résonance en nous, le Seigneur nous creuse : oui, c’est par un mystérieux évidement qu’il nous conduit à l’évidence. « Le Seigneur ton Dieu t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne », affirme le Livre du Deutéronome. Cette phrase est à la fois terrible et merveilleuse. Dieu connaît nos résistances et il s’emploie à les épuiser, avec cette tendresse capable d’user les pierres les plus dures. Et l’auteur du Deutéronome poursuit : « C’est lui qui, pour toi, a fait jaillir l’eau de la roche la plus dure » (Dt 8,15-16). Et cette roche la plus dure est bien sûr celle de notre cœur, si souvent impénétrable à la grâce.
Oui, le Seigneur creuse notre désir pour qu’il devienne ce puits sans fond que seule pourra remplir l’eau vive de son amour. La rencontre avec l’amour infini est à ce prix-là. « La coupe qui contient votre vin n’est-elle pas celle que le potier flambait dans son four ? Et le luth qui console votre âme n’est-il pas du même bois que celui qui fut patiemment creusé par le couteau ? » chante un poète d’Orient.
Le mystère le plus élevé, le plus invisible, le plus incommensurable, celui qui se trouve au-delà de tout, veut ouvrir en nous cet espace où il a le désir de demeurer. « Si quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui » (Jn 14,23). Douleur et douceur de l’amour qui nous vient…
Nous tenons ici les deux pôles de l’amour : réalité à la fois la plus divine et la plus humaine. Divine en son invisibilité et humaine en sa visibilité. Divine dans le mystère du Dieu que nous adorons et qui n’est rien d’autre que cet Amour qui unit entre elles les trois Personnes de la Trinité. Humaine dans le mystère de cette chair dont notre vie a été tirée et de ce sang qui nous a été donné et qui court dans les veines de ce corps que nous formons. Impossible de les séparer, même si l’un appartient au ciel et l’autre à la terre.
Et le troisième mystère, alors : celui du Sacré-Cœur que nous aurons la joie de célébrer dans quelques jours ? Eh bien justement : il est ce par quoi ces deux pôles tiennent ensemble. Le cœur – celui de Jésus, bien sûr, mais aussi le nôtre –, le cœur est le lieu où se rencontrent et s’épousent le visible et l’invisible. C’est en lui que nous recevons le pain des anges dont l’homme se nourrit ; c’est en lui que nous hébergeons la Sainte-Trinité qui vient faire en nous sa demeure. Et pour inscrire sa présence au cœur de notre être, le Christ ouvre son propre cœur, source des sacrements et nous fait le don de son cœur dans l’Eucharistie.
Certains diront peut-être que c’est là une manière de parler, propre au langage amoureux qui utilise volontiers l’hyperbole. Ou encore que tout cela doit être compris dans un sens figuré. Il est vrai qu’aussitôt après, le Christ lui-même invite ses disciples à comprendre ses paroles de manière spirituelle : « C’est l’esprit qui vivifie – annonce-t-il –, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie » (Jn 6,63). Mais attention ! Comprendre ces paroles de manière spirituelle ne signifie pas qu’il faille les dépouiller de leur intrinsèque réalité. Au contraire : rien n’est plus réel que les réalités spirituelles. C’est vraiment son cœur que le Christ nous donne dans l’Eucharistie et son cœur est aussi celui de Dieu, celui de la Sainte-Trinité. Il est la fontaine des grâces, la source de tout amour. Et s’il nous fallait un signe tangible, pour appuyer notre foi qui repose sur l’invisible, nous pourrions le trouver dans le très beau miracle qui se produisit au village de Lanciano, dans les Abruzzes, en Italie.
Cela eut lieu au VIIIe siècle : le prêtre qui célébrait la messe fut assailli par le doute au sujet de la Présence Réelle du Christ. Or, au moment de la consécration, il vit l’hostie se transformer en chair et le vin en sang, de manière sensible. Depuis lors, ce morceau de chair et ce sang sont vénérés dans le village de Lanciano : village natal de saint Longin, le soldat qui transperça de sa lance le cœur du Christ en croix, avant de se convertir lui-même au christianisme. Mais ce n’est pas tout. Le 18 novembre 1970, une analyse de ces reliques a été confiée au professeur Odoardo Linoli, chef de service de l’hôpital d’Arezzo. Ses recherches furent menées avec des procédures de haute technologie, en respectant scrupuleusement les protocoles scientifiques en vigueur. Or, ses travaux aboutirent à une conclusion bouleversante. Voici ce que déclare le rapport en question : « La parcelle examinée se compose d’une fibre striée appartenant au muscle du myocarde, c’est-à-dire la partie la plus intérieure du cœur. »
En outre, l’examen scientifique a déterminé que cette parcelle avait été prélevée à peine quelques minutes après la mort du sujet. Ces analyses ont été répétées, avec le même résultat, quelques mois plus tard. Quant aux caillots de sang, il a été établi avec certitude qu’il s’agit bien de sang humain. Notons que son groupe sanguin, AB, est le même que celui qui a été identifié sur le saint suaire de Turin. L’état de conservation du sang, durant plus de douze siècles et dans un reliquaire non étanche, reste inexplicable. Normalement, quinze minutes après l’extraction d’un sang humain, toutes les activités biologiques périssent irrémédiablement ; cependant dans ce cas-là, les propriétés biochimiques sont demeurées intactes. Quelques années plus tard, en 1976, la Commission Médicale de l’Organisation Mondiale de la Santé a confirmé la probité de ces résultats.
Voici les merveilles du Seigneur que nous célébrons en ces jours. Voici le pain vivant, qui est descendu du ciel ; et si quelqu’un mange de ce pain-là – dit Jésus dans l’Évangile que nous venons de lire –, il vivra éternellement... En vérité, « aujourd’hui même, cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, est accomplie » (Lc 4,21).