Au secours des enfants abandonnés
- Fr. Guy
J’ai reçu avec une belle dédicace cette biographie du frère Othmar (1934-2023), rédigée par une professionnelle, Myriam Graber. Ce frère est présenté comme « éducateur de rue au Rwanda ». Pour moi, ce livre est un puits de souvenirs et d’amitiés.
Pour être franc, j’ai encouragé ce frère à rédiger ses mémoires, essentiellement rwandaises. J’en ai même relu quelques pages avant la publication de l’ouvrage.
Le lecteur aura compris. C’est le Rwanda qui nous a unis. J’avais moi-même publié en 2012 un journal à deux voix intitulé : « Sous le soleil de midi ». Il relatait mon séjour rwandais (1970-1989). Je ne crois pas que mon initiative ait influencé celle d’Othmar, tant notre parcours de vie est différent. Mais nous partagions la même intention : venir au secours des enfants abandonnés de ce pays. Le Rwanda, précisément, là où nous nous sommes rencontrés.
Je me propose de lire ce livre en y ajoutant quelques commentaires personnels. L’objectif commun qui nous lie, Othmar et moi, m’autorise à le faire.
Avant même de procéder à la lecture de ce livre, je rappelle qu’Othmar est mon aîné de deux ans et que pratiquement toute sa vie religieuse s’est déroulée à l’ombre de saint Jean-Baptiste de La Salle, fondateur de la Congrégation des Frères des Écoles Chrétiennes (FEC). Établis à Neuchâtel, c’est sans doute dans une école des FEC de cette ville qu’Othmar fit leur connaissance et frappa à leur porte. Très engagé dans cette congrégation, il exerça divers postes de direction, entreprit des études universitaires en histoire et en pédagogie, anima un asile pour de jeunes démunis à Zurich, avant de se rendre au Rwanda pour réaliser une mission inspirée par don Borelli, éducateur de rue à Naples.
Évidemment, mon attention se portera d’abord sur son parcours rwandais. On en connaît les raisons.
Après quatre années passées à Zurich, Othmar est nommé directeur de la maison de formation des FEC à Butare, au Rwanda. Après avoir hésité, Othmar accepte cette mission en septembre 1986. Une mission nouvelle qui impliquait plusieurs ruptures professionnelles, amicales et parentales. Il ne s’attribuait pas le mérite de ces sacrifices. Dieu seul le conduisait, ainsi que les exemples de religieux et religieuses qui s’étaient donnés pour les enfants pauvres. En janvier 1987, il signait un contrat de trois ans avec « Interteam » (association laïque catholique missionnaire suisse) qui lui ouvrait les portes du Rwanda.
Les FEC européens n’avaient pas attendu Othmar avant d’être présents au Rwanda. Des confrères belges avaient déjà mis sur pied deux institutions remarquables : un collège à Byumba dans le nord du pays et une école d’art très réputée à Gisenyi, proche du Congo-Zaïre.
Accepter sa nouvelle mission fut un choix difficile pour Othmar. Une retraite spirituelle l’amena finalement à dire oui à ses supérieurs, mais surtout à l’Esprit qui souffle comme il veut et là où il veut.
Othmar prit son temps pour observer son nouveau monde et pour lier son rôle de formateur des FEC avec sa passion d’animateur de rue. Un signe survint de la paroisse de Butare qui lui proposa d’intégrer un comité qu’elle venait de constituer en ce sens. Il devait d’abord mettre sur pied des sessions de formation pour les encadreurs et prendre contact avec les responsables d’autres centres de jeunes de rue présents dans le pays. C’est dans le cadre de ce genre de rencontres que je fis sa connaissance. Il collabora intimement avec le frère dominicain René Aebischer qui prit ma succession au projet « Abadacogora » de Kigali quand je quittai le Rwanda en 1989.
Je ne reviens pas dans ce blog sur les activités du projet « Intiganda » — c’est le nom que donna Othmar à son projet — et comment il intégra les filles. Cette dernière initiative, à ses débuts, n’allait pas de soi. Surtout, comme il sut mobiliser une foule d’institutions et d’amis, la plupart helvétiques, pour aider financièrement son projet et assurer sa survie, même au-delà du génocide. En un mot comme en mille, Othmar mit en œuvre non seulement toutes ses ressources professionnelles, mais encore tout son cœur, riche en douceur et en authentique amitié. Cet ouvrage signale à ce sujet ses relations avec « Akela », un jeune scout que j’ai bien connu et qui fut en réalité son « second » sur le chantier « Intiganda ».
Ces soutiens intérieurs et extérieurs ne parvinrent pas toutefois à lui épargner l’horreur génocidaire. Le mal l’atteignit frontalement, l’obligeant à se réfugier d’abord au Burundi sur un véhicule qui arborait le drapeau suisse. Ses « enfants » se sentaient abandonnés par leur père.
Une longue et pénible dépression s’ensuivit jusqu’au jour où, dévoré par la honte et la culpabilité, Othmar décida de retourner au Rwanda, implorant le pardon de ceux qui, à son avis, il avait lâchement abandonnés. Ce fut une période de courte durée puisque une cruelle maladie l’obligea à rentrer en Suisse, acceptant des traitements médicaux douloureux et peut-être aussi gardant dans son cœur l’espoir secret de retourner une nouvelle fois au Rwanda. Il n’y retourna pas, mais continua d’y songer. À quelques reprises, nous eûmes l’occasion de nous revoir au cours de la période de sa vie terrestre. C’est alors qu’il me parla de son autobiographie et qu’il souhaita que je rencontre Myriam Graber, chargée de la rédiger. Je trouvai qu’Othmar s’autoculpabilisait avec démesure et j’interprétai son écrit comme une nouvelle demande de pardon pour son abandon au cours du génocide.
Je me suis sans doute trompé. Son livre est un témoignage ou un testament laissé à ses frères, à ses collaborateurs et en premier lieu à ses « enfants ». C’est aussi son parcours de route à l’imitation de celui de Jésus qui fut son guide, son ami et surtout son Maître qu’il a voulu suivre à la lettre. Il demeure pour moi un rayon d’espérance lumineuse au cœur d’un monde obscur et si mal aimé. « Intiganda » continue et d’autres Othmar se lèvent pour l’imiter.
Un immense merci à celles et ceux qui ont permis que ce témoignage survive au sein de notre Église et de notre humanité.