La chambre haute
2 R 4,8-16 / Ps 88 / Rm 6,3-11 / Mt 10,37-42
En lisant cette histoire du prophète Élisée qui promet un fils au couple qui lui a donné refuge, j’ai repensé à une autre très belle histoire que l’on raconte en Inde. C’est l’histoire d’un sannyāsin – un homme saint qui s’est dépouillé de tout et qui vit de mendicité. Au terme de son initiation monastique, le sannyāsin reçoit trois objets symboliques : le danda – son bâton de pèlerin –, le kamandalu – le plat dont il se sert pour mendier – et le kavi – la robe orange dont il est revêtu. Il mène alors une vie errante, passant de lieu saint en lieu saint et renonçant à toute action. Selon Mâ Sûryânanda, « il est l’homme qui, des profondeurs de son être, ne désire rien, ne projette rien, ne possède rien, qui à l’instar des dieux, vit dans un état de méditation continue, de laquelle jaillit une force de rayonnement et d’action inimaginable dans un état humain habituel. »
Dans cette histoire, le sannyāsin (dont le nom signifie “renonçant”), se rend en pèlerinage au seul temple dédié à Brahmā : celui de Jagatpita. Celui-ci se trouve au bord d’un lac sacré, à Pushkar dans le Rajasthan. Ce pèlerinage a lieu une fois par année au moment de la pleine lune du mois de novembre. Il faut savoir que, pour les hindous, Brahmā est le dieu créateur. Or, ce sannyāsin est hébergé, un soir, chez un couple de paysans qui, en dépit de leur pauvreté, le reçoivent avec largesse. Avant son départ, le lendemain, sachant qu’il se rend au pèlerinage de Brahmā, ceux-ci le supplient d’intercéder pour eux, afin qu’ils puissent avoir l’enfant qu’ils attendent depuis de nombreuses années. Le pèlerin le leur promet.
Arrivé à Pushkar, le sannyāsin se consacre aux dévotions de rigueur et n’oublie pas de transmettre à la déité l’humble supplique des paysans. Mais tandis qu’il fait sa prière, il entend soudain résonner la voix de Brahmā. Celui-ci entre dans une colère noire et lui reproche vivement de se mêler de ce qui ne le regarde pas. « Cet homme et cette femme – lui lance-t-il avec véhémence – ne sont pas destinés à avoir de descendance ! » Le verdict est sans appel et le sannyāsin n’insiste évidemment pas.
Or, un an plus tard, alors qu’il accomplit le même pèlerinage, il demande à nouveau l’hospitalité à ces gens qui l’avaient si bien reçu. À sa grande surprise, au moment où on lui ouvre la porte, il trouve l’épouse en question avec un magnifique poupon de trois mois dans les bras. Plus tard, en arrivant au temple de Brahmā, il interroge celui-ci, car il ne comprend pas comment cela a pu se produire. Le dieu créateur est lui-même extrêmement surpris d’apprendre que ce couple a été gratifié d’une naissance et il fait au sannyāsin ce magnifique commentaire : « Seule l’intervention d’un saint a pu obtenir cela, car personne d’autre qu’un saint n’a le pouvoir de modifier les décrets divins. »
À l’instar de la femme de Sunam, dans le Livre des Rois, à qui son mari dit : « Écoute, je sais que celui qui s’arrête chez nous est un saint homme de Dieu », ces braves Indiens voient leur souhait se réaliser, pour avoir reçu un saint sous leur toit. La leçon est limpide : si nous voulons que nos prières soient agréées, nous devons recevoir chez nous celui qui est saint, c’est-à-dire celui qui nous est envoyé par Dieu. Il est porteur de la présence divine et fait naître en nous le désir d’être meilleurs, ne serait-ce que par un geste tout simple, comme celui du verre d’eau dont nous parle Jésus en nous disant qu’un bienfait ne perd jamais sa récompense.
J’en veux pour preuve ce verre offert, il y a trois ans, à une personne que je ne connaissais pas. J’étais loin d’imaginer, à ce moment-là, les conséquences de ce geste. Il se trouve que cet homme était le frère du chef de l’équipe des compagnons charpentiers qui ont équarri les poutres de charpente, pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Or, quelques jours après, il m’a invité à visiter leur chantier. J’ai alors eu l’immense joie d’être sollicité pour bénir leur ouvrage. Je l’ai fait en pensant aux millions de pèlerins qui défilent en ce monument qui est le plus visité de France. En vérité, faire le bien, c’est ouvrir la porte de son cœur à ce bien suprême qui ne vient pas de nous, mais qui ne peut s’actualiser qu’en transitant par nous. Dans sa simplicité, il est déjà, ici et maintenant, la réalisation du Royaume, la communion des saints, l’épiphanie de Dieu.
Mais, nous le savons, le “Saint”, le seul Saint qui soit capable de modifier les décrets du Père, c’est le Fils, c’est notre Seigneur Jésus-Christ. Lui seul est saint, car tous les autres – ceux que l’on canonise, ceux dont on parle dans les livres, ou ceux qui vivent au coin de notre rue, humblement fidèles à leur mission – ne font que mettre en évidence Sa sainteté, celle qui, pour sauver le monde, vient au secours de chacun d’entre nous. Il faut donc lui préparer une chambre, au sommet de notre demeure, comme le fit celle qui reçut chez elle le prophète Élisée. Un lieu paisible, où il soit chez lui. Vous imaginez, Jésus logeant au-dessus de chez vous ? « Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ; nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe, et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer » (2 R 4,10-11). Cette description m’a fait penser aux cellules de nos chères sœurs, en toute leur simplicité. Pour nous, cela correspond, par exemple, à un coin de prière, une chambre d’ami ou, tout simplement, un coin de table pour le pauvre. Le Christ s’y sentira bien.
Bien sûr, vous me direz qu’il est peu probable que le Christ en personne vienne frapper à notre porte. Mais son visage et sa présence se révèlent, pour nous tous, à travers celui de nos frères. Celui qui vient, celui qui croise notre chemin, celui qui frappe à notre porte et nous montre sa fragilité, nous parle de son besoin. « Ce que vous faites à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites » (Mt 25,40).
Le Christ est là, au plus proche. Comme l’enseignait ce grand mystique que fut Jan Van Ruysbroeck : « Si tu es en extase et que l’on vient frapper à ta porte, laisse là ton extase et va ouvrir à ton frère. Le Dieu que tu rencontreras, en lui, est plus sûr que celui que tu auras laissé dans ton extase. » Et, ne l’oublions pas, le Seigneur de la gloire peut se manifester à nous à travers chaque visage que nous croisons, dès lors que nous acceptons de le reconnaître en son humanité, en cette humanité que le Christ est venu assumer dans sa totalité et qui est devenue sa demeure. Or, cette présence invisible peut se montrer à nous à travers un visage aimable et nous porter à la louange ; mais elle peut aussi se révéler dans un visage hostile qui m’invite, alors, à la patience ou au pardon.
Dans tous les cas, la rencontre devient spirituelle. Oui, dans tous les visages : même celui du voisin qui m’insupporte, du fils qui me déçoit ou de l’ami qui me trahit, le Christ est là. Sa présence n’est pas sujette à nos fluctuations : elle est toujours là, même dissimulée, même difficile à reconnaître, à rejoindre ou à aimer.
Il me semble avoir déjà raconté ici qu’un vieux moine orthodoxe m’a dit un jour : « Si tu demandes à Dieu d’augmenter ta charité, il ne va pas t’envoyer un ami, il va t’envoyer un ennemi. » Quoi qu’il en soit, ce sera toujours le Christ en puissance et son dévoilement dépendra peut-être de ma gentillesse, de mon sourire ou de ma générosité. Qui accueille l’un de ces petits m’accueille moi-même ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé (Mt 10,40). Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète – c’est-à-dire la connaissance de ce qui vient et la confiance en l’avenir – ; et qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste – c’est-à-dire le don de cette justice qui nous justifie, c’est-à-dire nous rétablit dans notre justice originelle en nous réajustant à Dieu. Et celui qui accueille un pécheur et le remet sur le droit chemin se sauvera lui-même et couvrira une multitude de péchés (cf. Jc 5,20).
Aller même jusqu’à préférer l’hôte que l’on reçoit à ceux qui partagent notre pain quotidien. Qui serait capable de cela ? Et pourtant Jésus est clair : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10,37). Méfions-nous de ce fameux “sens de la famille” qui, dans bien des cas, peut devenir une sorte d’égoïsme collectif. Ce qui, d’ailleurs, s’applique aussi aux communautés ou aux nations : « America first ! »
Voilà l’étrange loi du Christ. Elle nous projette bien au-delà des critères moraux qui voudraient décider qui a le droit de franchir le pas de ma maison ou qui est prié de rester dehors. En recevant trois inconnus, Abraham fut l’amphitryon de la Trinité. À lui aussi, d’ailleurs, un enfant fut promis. Quel mystère ! Car cette charité qu’on nous demande n’est pas seulement une bienfaisance à laquelle on se soumet par obligation, ou le don hypocrite d’une piécette. Elle est un risque constant de perdre sa vie pour que l’autre la gagne. « Nous sommes passés par la mort avec le Christ, afin de vivre une vie nouvelle », vient de nous dire saint Paul (Rm 6,4). Mais, quelle aubaine de savoir que, ma vie, je peux la trouver, demain, dans le regard ou la main tendue de celui que je croiserai. Maranatha ! Viens Seigneur Jésus...