La communion des bienheureux

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour la solennité de Tous les Saints

Ap 7,2-14 / Ps 23 / 1 Jn 3,1-3 / Mt 5,1-12

Lorsque saint Paul écrit aux Églises qu'il a fondées, il adresse ses lettres aux saints qui forment ces Églises : les saints qui sont à Éphèse, à Corinthe, à Philippes, à Rome ou à Thessalonique. Car l'assemblée des saints n'est pas confinée dans le ciel, elle déborde sur la terre et englobe cette multitude désignée, à saint Jean, par l'ange qui se tenait debout sur le soleil : « la multitude de ceux qui ont lavé leur vêtement dans le sang de l'Agneau » (Ap 7,14), c'est-à-dire de ceux qui ont été sanctifiés dans les eaux du baptême de Jésus-Christ. Oui, en vérité, l'Église est, en ce monde, la part visible de la communion des saints.

Mais cette communion, dont nous faisons partie nous aussi et dont nous voyons les signes avant-coureurs – puisque le Royaume des Cieux est au milieu de nous –, cette communion demeure pourtant un mystère invisible, en ce monde où la lumière est si souvent offusquée. Invisible, cette communion des saints l'est encore davantage, lorsque nous traversons des temps d'épreuves et de dissension. Ce qui oppose les hommes entre eux se fait souvent plus visible que ce qui les unit. C'est donc avec les yeux du cœur qu'il nous faudra contempler la multitude des saints : ceux qui sont déjà au ciel et ceux qui vivent encore sur la terre. Car le Royaume est là, tout proche. Fugitivement, nous en avons eu la vision, hier, au cours de cette liturgie où nous entourions l'une de nos sœurs qui prononçait ses vœux et qui nous invitait à nous tenir face aux portes d'un paradis qui semblaient s'entrouvrir sous nos yeux.

En cette solennité de la Toussaint, ce qui nous est demandé, pour pouvoir actualiser cette appartenance à la communion des saints et la vivre dans la chair de notre vie, c'est de nous conformer à ce mystère de sainteté ; en d'autres mots : de devenir nous-mêmes des saints. Non pas en vertu de nos mérites personnels, mais grâce à la manifestation, en nous, par nous et autour de nous, de cette gloire voilée qui soutient toute chose dans l'être et qui devient, au milieu de ce monde, le sacrement de la Sainte Présence de Dieu. Par conséquent, une question concrète se pose à nous : comment pouvons-nous réaliser cette vocation universelle à la sainteté, en ces temps qui sont les nôtres, à cette heure où le monde se prépare à traverser, peut-être, de nouvelles épreuves ? Car c'est là, c'est dans ce contexte-là, dans le concret de ce que nous sommes appelés à vivre, que résonne pour nous cette interrogation.

Eh bien, contre vents et marées, il nous faudra nous efforcer d'être les signes vivants de la Sainte Espérance. Et pour trouver la force d'y persévérer, aujourd'hui plus que jamais, nous souvenir de la simple prière de François d'Assise : « Quand domine la haine, que nous annoncions l'amour. Quand blesse l'offense, que nous offrions le pardon. Quand sévit la discorde, que nous bâtissions la paix. Quand s'installe l'erreur, que nous proclamions la vérité. Quand paralyse le doute, que nous réveillions la foi. Quand pèse la détresse, que nous ranimions l'espérance. Quand s'épaississent les ténèbres, que nous apportions la lumière. Quand règne la tristesse, que nous libérions la joie. » Se faire les porte-voix de tout ce qui va mal, beaucoup s'en chargent déjà, autour de nous. Le monde est envahi par la « Rumeur ». Elle glace le sang de ceux qui se laissent entraîner par son insane brouhaha. Quant à nous, nous sommes appelés à nous faire l'écho d'une autre voix, d'une voix plus ténue, mais plus ancienne aussi, puisqu'elle remonte à la fondation du monde : celle qui proclame que la lumière a brillé dans les ténèbres et que les ténèbres ne l'ont point absorbée (Jn 1,15).

Une fois de plus, la preuve est faite, sous nos yeux, que l'histoire visible ne sera jamais qu'un charivari où l'homme, surinformé et surexcité, risquera toujours de se noyer sous la masse des données dont il est bombardé. Gagner le monde – en ayant l'illusion de tout savoir sur lui –, mais y perdre son âme... L'avertissement ne date pas d'hier. Alors, ayons le courage de le redire : quoi qu'il en soit de tout ce que l'on entend, quoi qu'il en soit des intentions de ceux qui sont à la manœuvre et qui voudraient instaurer un « nouvel ordre du monde » : ils n'auront pas le dernier mot ! Nous savons d'avance – et l'histoire en a fait la preuve mille fois – que leurs projets n'ont aucune chance d'aboutir et que, finalement, tout finira par leur glisser des mains.

Tous les dictateurs, tous les sinistres porteurs d'un pouvoir tyrannique en ont fait l'expérience. Et la liste en est longue. Que reste-t-il des pharaons, des satrapes, des monarques sans pitié, des officiers sanguinaires et autres despotes de tout crin qui ont voulu faire montre de leur puissance au vu et au su de tous ? Finalement, Dieu n'a jamais permis que s'établisse leur empire de manière durable, car, au-dessus de la mêlée, c'est lui et lui seul qui jette sur l'histoire un regard qui va bien au-delà du temps qui court et qui considère les choses en leur juste valeur. Il faut se souvenir des sages paroles du Mahatma Gandhi : « Quand je désespère, je me souviens que, tout au long de l'histoire, la voix de la vérité et de l'amour a toujours triomphé. Il y a eu, en ce monde, des tyrans et des assassins et, pendant un temps, ils peuvent nous sembler invincibles ; mais à la fin ils tombent toujours. Pense à cela : toujours... »

Et si le diable finit toujours par perdre, c'est qu'en chutant sur la terre, en régressant à la sphère du créé afin de pouvoir la dominer, il a déserté le ciel et a perdu, par conséquent, cette connaissance du futur que les anges partagent avec Dieu. Depuis lors, il se débat comme un fou, désespérément. Il ne sait pas ce qui va advenir et, par conséquent, il essaie, il s'obstine, il enrage... Il paraît remporter la mise, mais finit toujours par échouer. Elle s'enracine aussi là, notre espérance : dans cette inanité du mal, cette impossibilité, au bout du compte, d'avoir le dernier mot.

Ce qui se lève à l'horizon est toujours ce que Dieu prépare en secret, en son grand livre de l'histoire invisible – qui est l'histoire du salut – et qui, en dépit des remous de l'histoire visible, finit toujours par éclairer les horizons de nos consciences. Oui, l'histoire est tragique et tant d'hommes et de femmes, depuis de nombreuses années, en font l'expérience tous les jours. Lutter pour leur dignité et pour leur vie est une urgence de chaque instant. Mais cette tragédie n'appartiendra jamais qu'au temps qui nous enserre et, qu'à dure peine, nous nous efforçons de traverser. De là, rien n'éclabousse l'éternité... Et plus haut nous placerons notre espérance, plus elle saura se tenir debout au milieu de la tempête. C'est au ciel que notre ancre est fichée.

Voilà ce que nous rappelle aussi cette solennité de tous les saints. Voilà la leçon que nous pouvons peut-être en tirer : notre pèlerinage en cette vallée de larmes peut être ardu, mais il se déroule sous un ciel dont la clémence nous est assurée, par Celui qui fait naître la paix dans les cœurs anxieux qui se tournent vers lui. D'ores et déjà, la victoire est acquise ! Elle l'est depuis le jour du Golgotha ; ce point culminant de l'histoire à partir duquel le Roi des rois a proclamé que tout est accompli. Certes, nous ne savons rien du résultat de la lutte qu'en ce moment nous nous efforçons de mener. Mais nous savons que la victoire finale sera celle du bien, celle de la lumière face à laquelle toute obscurité s'évanouit.

C'est à ce paradoxe que l'Évangile nous renvoie constamment : à l'heure même où tout paraît s'effondrer, l'espérance renaît ; au milieu des ténèbres les plus denses, la lumière jaillit. Les vrais vainqueurs ne sont pas ceux qui triomphent et qui se vantent de leur vanité. Elle est celle des humbles, de tous ces crucifiés de l'histoire – comme disait Jon Sobrino – qui portent haut la bannière de l'espérance et s'inscrivent dans le sillage du Christ. C'est à eux que la béatitude est promise, en ce monde et dans l'autre. Car ils se dressent au milieu de la tourmente, mais ils le font toujours au nom de l'amour le plus courageux. Ils pleurent, oui : mais ils seront consolés ; ils sont méprisés à cause de leur douceur : ils recevront la terre en héritage ; ils sont assoiffés de justice : ils seront rassasiés ; ils sont persécutés en raison de leur foi ou de leur engagement : le Royaume des cieux est à eux. Ce sont eux les artisans de paix ; eux qui seront appelés fils de Dieu (cf. Mt 5,1-12).

Oui, l'histoire du christianisme n'est rien d'autre que celle de la sainteté sous toutes ses formes. Cette sainteté, dont les saints sont les porteurs, ne parle pas souvent de perfection humaine. Mais elle dit toujours la présence de Dieu, au plus secret, au plus imprévu, au plus abyssal de ce que chacun est appelé à être. C'est pourquoi l'homme doit essayer de saisir le projet que Dieu a pour lui, et le vivre avec tout son être. Ce vouloir du Père lui est manifesté par chaque lumière qu'il rencontre sur son chemin : les indications de la Providence qui lui indiquent la route. Ce qu'est la sainteté, chacun de nous l'apprend en ayant le courage de la vivre ; et de la vivre à sa propre manière. Puisque chacun – tel que Dieu l'a voulu – est unique en son genre.

Voilà la sainteté que nous proclamons en ce jour trois fois saint. Elle ne fanfaronne pas sur la scène du monde ; elle agit le plus souvent en coulisses, aux heures où s'assoupissent ceux qui sont convaincus de mener le monde. Elle prend soin de ces jeunes pousses menacées par le vent mauvais et qui préparent déjà, en secret, le moment d'une floraison que rien ne pourra détenir. Et si nous ne le voyons pas, croyons-y cependant, de toute notre âme, de tout notre esprit et de tout notre cœur. Car, contre la mort et ses spadassins, la vie aura toujours raison ! Car notre Dieu est le Dieu des vivants : le Dieu de tous les saints.

Les 70 disciples du Christ. Illustration générée par intelligence artificielle.

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