La Gloire-Dieu
Is 60,1-6 / Ps 71 / Ep 3,2-3.5-6 / Mt 2,1-12
« Épiphanie » : voici un mot d’une grande beauté. Il vient du grec : épi, qui signifie « au-dessus », et phainain, qui signifie « se manifester », « devenir évident » ou encore « briller ». Ce mot a été retenu, dans nos langues, pour désigner ce moment particulier de la vie de Jésus où sa gloire devient éclatante et se manifeste, en sortant du secret. La tradition associe trois événements à ce grand mystère : d’abord la visite des Mages où est figurée la manifestation de la gloire du Christ devant les nations païennes ; ensuite le baptême au Jourdain, où la voix du Père proclame, en présence de nombreux témoins, que Jésus est son Fils bien-aimé ; et enfin l’épisode des noces de Cana, où le Seigneur manifeste sa divinité, en réalisant son premier miracle sous les yeux de ses disciples. Est donc épiphanique ce qui sort et devient évident ; ce qui était gardé dans les profondeurs et se manifeste à la surface, à la vue de tous ; ce qui était enfoui et qui, soudain, se donne à connaître ; en un mot : ce qui affleure, ce qui apparaît à la manière d’une fleur qui s’ouvre à la lumière et révèle le secret de sa beauté.
En effet, bien que les Mages appartiennent à une autre religion – sans doute le mazdéisme (le mot « mage » vient de mog qui, dans les langues perses, signifie « prêtre ») –, ils voient leur quête largement récompensée. Ces trois personnages, guidés par leur sagesse, ont longtemps marché à la recherche de la vérité et, à leur grande surprise, ils la découvrent soudain, en cet enfant encore fragile, devant lequel ils tombent à genoux. Ce sont des hommes vénérables, grands connaisseurs des secrets de la nature et habiles dans la lecture des signes qui, parfois, scintillent dans le ciel. Mais leur sagesse et leurs richesses maintenant deviennent inutiles : ils déposent tout cela aux pieds de l’Enfant-Roi, vénérant en lui un mystère indicible qui surpasse toutes les connaissances humaines.
La foi est enfouie au fond de l’âme de ces trois hommes qui sont en quête de Dieu. Elle gît encore dans l’obscurité, sous le voile de l’ignorance. Mais voici qu’en face du Christ, elle affleure, elle vient à la lumière qui illumine cette nuit et que tant de peintres ont essayé de saisir, sur le chevalet de leur patience. Pour ces Mages, c’est l’épiphanie. C’est la révélation qui féconde leur cœur et, au-delà des mots, s’exprime dans leur attitude, leur regard ébloui et les gestes de vénération qui sont les leurs.
Elle est aussi enfouie, cette foi, au fond du cœur de nombreux hommes de ce temps, qui ont souvent perdu la mémoire de leur origine ou la compréhension de leur destin spirituel. Pourtant, en eux, elle est bien là, cette graine, vivace et prête à germer, si jamais un peu de céleste rosée parvient à la toucher. Et alors, c’est la déhiscence… Autre belle parole, peut-être l’une des plus belles de la langue française : la déhiscence. Elle se réfère à ce mouvement, d’une extrême lenteur, par lequel une fleur ouvre peu à peu sa corolle. Déhiscence : un mot qui semble dissimuler celui de Dieu. Un miracle de la nature. Notre âme, elle aussi, aspire à vivre cela.
Que la foi soit vivante au fond de l’âme de tant d’hommes et de tant de femmes qui l’ont apparemment oubliée, nous en avons eu un exemple vivant, le soir du 15 avril de l’an dernier, lorsque s’embrasa ce symbole de la foi chrétienne qu’est la cathédrale Notre-Dame de Paris. Et l’on voyait des gens pleurer, prier, supplier, tomber à genoux dans la rue, devant le spectacle désolant qui s’offrait à nos yeux. Un peuple semble avoir perdu la mémoire de ses racines chrétiennes et soudain, devant l’irrémédiable, quelque chose perce au fond du cœur, quelque chose que l’on ne croyait plus possible. Et le peuple s’ébranle…
En vérité, la foi a été semée dans le cœur de tous les peuples, de toutes les nations. « Toutes les nations sont associées au même héritage – vient de rappeler saint Paul –, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus » (Ep 3,6). C’est ce que signifie la fête d’aujourd’hui où nous vénérons la mémoire de trois hommes issus du paganisme et en quête de la lumière incréée. Bien des Pères de l’Église l’ont célébré, surtout en Orient, ce mystère d’une révélation enfouie au plus secret des êtres. En particulier Clément d’Alexandrie et Justin, mais aussi saint Augustin ou saint Irénée de Lyon. Tous parlaient des logoï spermatikoï, ce qui veut dire « les semences du Verbe », et ils affirmaient que Dieu avait pourvu chaque culture, chaque nation, chaque civilisation, d’un ange particulier, chargé de répandre les semences du Verbe, dans l’esprit des sages et des saints de ces peuples encore ignorants, afin de les préparer à recevoir, au moment venu, la plénitude de la Révélation. Cela aussi, nous le célébrons aujourd’hui.
Car, nous aussi, nous en avons besoin. Nous aussi sommes en train de nous convertir et n’avons pas encore achevé notre chemin vers la lumière. Nous aussi nous recevons, dans l’abîme insondable de notre vie intérieure, ces semences précieuses appelées à germer peu à peu. En vérité, nous non plus, nous n’avons pas fini de nous convertir. Il y a, en nous, des bastions qui résistent, des lieux secrets qui n’ont pas encore été illuminés par la lumière du Christ, des jardins en friche qui attendent le printemps de l’Esprit. Oui, cela ne fait aucun doute, une part de nous continue à vivre sous le régime de l’Ancienne Alliance, voire même sous la domination des tentations païennes ou des vaines superstitions d’autrefois. S’extraire de tout cela est un chemin de longue haleine… En vérité, pour reprendre une image chère au cardinal Journet, la ligne qui sépare les croyants et les incroyants ne divise pas le monde en deux catégories ; elle passe au milieu du cœur de chaque homme. Oui, il y a en nous aussi des terres à évangéliser.
Mais la bonne nouvelle de ce jour est que tout ce qui est en nous – la part obscure comme la part lumineuse –, tout a déjà été touché par les rayons invisibles de l’Évangile. Cela se passe sans même que nous nous en apercevions. Le grain germe longtemps, dans les profondeurs de nos terres intérieures, avant de pointer vers la lumière et de nous réjouir.
Quelque part, tout est déjà orienté vers le Christ, puisqu’il a tout vaincu. Mais il nous faut encore entrer pleinement dans cette victoire, acquise au prix de son Précieux Sang. Oui, il y a en nous cette face lumineuse, qui se trouve tout éblouie par la lumière qui brille sur le monde : cette part de nous qui exulte déjà. Et nous l’entendons parfois, ce chant qui se lève au plus profond de notre être. Mais il y a aussi cette ombre qui tâtonne et cherche son chemin, qui continue à avancer dans l’obscurité. Alors, souvenons-nous, aujourd’hui, que ce pauvre qui est en nous, ce misérable en quête de consolation, chemine en suivant la même étoile qui a guidé, jadis, les Rois mages vers la Vérité tout entière.
Cette étoile est en nous. C’est celle dont nous parle saint Pierre, lorsqu’il affirme que « l’Étoile du Matin brille dans nos cœurs » (2 P 1,19). Il nous faut la suivre, opiniâtrement, sans douter qu’elle conduira nos pas vers Celui qui, de la nuit la plus obscure, fera jaillir sa lumière dorée. Les Mages l’ont vue et ils se sont réjouis. Puisse leur grande liesse rejaillir sur nous, pour qu’en nous inclinant, nous aussi, vers l’humble crèche, nous soyons envahis par cette clarté du premier jour, de laquelle tout est né et qui désire aussi se refléter sur nos visages. Afin que vienne cette déhiscence que nous appelons de nos vœux et que nous espérons, avec toute la force que Dieu nous donne. Alors, avec le prophète Isaïe, nous pourrons proclamer à pleine voix : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi ! » (Is 60,1).