La vigne du Seigneur

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 27ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Is 5,1-7 / Ps 79 / Ph 4,6-9 / Mt 21,33-43

Dieu parle, nous venons de l’entendre : « Je veux chanter pour mon ami… » L’Écriture est si riche que, lorsqu’on commence à la méditer, il est fréquent qu’on ne puisse même pas aller au-delà des premiers mots, tant ils sont empreints d’un contenu que nous tardons à déchiffrer. C’est ainsi que les mystiques juifs disent que toute l’essence de la Bible se trouve dans le Pentateuque – les cinq premiers livres de notre Ancien Testament – ; que toute l’essence du Pentateuque se trouve contenue dans le livre initial, celui de la Genèse ; et même dans le premier chapitre de la Genèse : celui qui nous conte l’histoire de la Création. Et ils vont encore plus loin, en affirmant que toute l’essence de ce récit des origines est contenue dans la première phrase : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » ; et que tout le mystère dissimulé dans cette phrase se trouve déjà dans le premier mot : « Bereshit », « Au commencement ». Et ce que disent les mystiques juifs s’applique à bien d’autres choses. Par exemple, nous savons aujourd’hui que toute l’immensité et la majesté de la création qui nous entoure étaient tout entières contenues dans la première particule énergétique qui a explosé au commencement de l’histoire de l’univers, lorsque Dieu proclama : « Que la lumière soit ! » N’est-ce pas vertigineux d’y penser ?

Donc Dieu parle : « Je veux chanter pour mon ami » (Is 5,1). Qui donc est cet ami pour qui le Seigneur veut chanter ? Ne cherche pas trop loin, cet ami, c’est toi-même, toi qui écoutes ce chant du bien-aimé pour sa vigne d’élection. Mais avons-nous vraiment pris la mesure de ce que signifie cette chose inouïe : être l’ami de Dieu ? Qu’un homme, une femme, nous offre d’être son ami, c’est déjà, en soi, un cadeau considérable. Mais que cela puisse se réaliser avec Dieu lui-même, quelle aubaine ! Or, le Christ nous le confirme lui-même : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis » (Jn 15,15), dit-il à ses disciples, c’est-à-dire à nous qui le suivons, ou nous efforçons de le suivre, attirés par son chant. Pour les scolastiques du Moyen Âge, la meilleure image pour désigner la relation que Dieu veut établir avec nous est celle de l’amitié ; ou mieux encore : de l’amour d’amitié ; magnifique expression qui résulte de la traduction du mot grec philia. Nous avons trop tendance à considérer l’amitié comme une qualité inférieure de l’amour. Rien n’est moins vrai ! Si l’amour est peut-être plus intense et plus invasif, l’amitié a pour elle d’être plus sereine, car moins sujette aux fluctuations de l’affectivité ou des passions. Quel meilleur destin pour un couple que de voir leurs sentiments s’orienter vers une telle amitié ?

L’amitié est naturellement stable : elle ne revendique pas grand-chose, mais elle se réjouit de ce qu’elle reçoit. Si l’amour est sûr de ses droits, l’amitié, elle, est consciente de ses devoirs. Je crois qu’elle est plus humble et, par conséquent, plus naturellement disposée à se laisser surprendre par Celui qui est la source de tout amour et de toute amitié. L’amour veut posséder ; et il veut installer son empire sur ce qu’il croit avoir acquis ; l’amitié se réjouit de la vie qui va et qui vient ; elle n’est pas menacée par la peur de perdre ce qui nous échappe, inévitablement. Et l’on pourrait dresser une liste bien plus longue des charmes de l’amitié.

Dans les textes que nous venons d’entendre – la péricope d’Isaïe et le psaume qui a suivi, mais aussi l’Évangile où Jésus reprend ce thème si cher à l’Ancien Testament –, Dieu nous parle comme on parle à un ami. Il nous demande de prendre soin de nous-mêmes et de notre vie. Quelle émotion d’entendre, sur ses lèvres, ces paroles si douces des gens humbles, ces paroles qui enchantent nos oreilles quand quelqu’un nous les dit : « Prends soin de toi ! Surtout ne prends pas froid ! » Elles nous parlent de toute la tendresse que Dieu a pour nous. C’est avec cet amour-là qu’il nous supplie de prendre soin de notre vie ; de prendre soin de notre vigne. En prendre soin est un devoir car, en réalité, cette vigne n’est pas à nous : nous l’avons reçue en fermage. Elle est ce bien qu’il a remis entre nos mains et dont il nous faudra lui rendre compte. Or, les lectures de ce jour précisent qu’avant de nous en remettre les clefs, Dieu a fait trois choses pour sa vigne : il l’a entourée d’une clôture, il y a bâti une tour et il y a creusé un pressoir. Voici trois éléments éminemment symboliques. Dieu les a établis pour que cette vigne, qui nous est confiée, soit à même de donner un bon fruit. Un fruit spirituel, bien entendu.

La clôture est la première condition pour cela. Les moines et les moniales le savent mieux que quiconque. « Tout apprentissage est un temps de clôture – écrit Rainer Maria Rilke –. Ainsi pour celui – ou celle – qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour, ce n’est pas dès l’abord se donner et se perdre en l’autre. L’amour, c’est, avant tout, l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. » En vérité, rien d’important ne se déroule sur la place publique. Ce qui est essentiel requiert d’être dissimulé aux regards indiscrets : qu’il s’agisse de la vie de l’ermite, caché à l’ombre de l’Esprit ; du poète isolé dans sa mansarde, afin d’être aux aguets du moindre souffle d’inspiration ; de la rencontre intime de deux personnes qui partagent l’émoi d’un premier amour ; ou encore de la gestation d’une vie nouvelle dans le sein maternel. Ce qui est important doit être protégé. Voilà le sens profond de la clôture qui entoure la vigne du Seigneur.

Quant à la tour et au pressoir, ce qui retient l’attention au premier abord est que la première est une tour de garde, élevée vers le ciel, afin que le regard puisse se porter au loin ; et que le pressoir est creusé dans les profondeurs de la terre. Si nous voulons aussi les mettre en lien avec l’amour dont il s’agit ici, il faut y voir une claire allusion à la hauteur, d’une part, et à la profondeur, d’autre part (cf. Ep 3,18). Lorsque nous gravissons les marches de la tour, l’horizon s’ouvre, devant nous, sur les espaces infinis de la vie spirituelle ; et la paix envahit notre cœur exposé aux vents de l’Esprit. Quant au pressoir creusé en terre, il évoque la profondeur de notre vie psychique ; il nous rappelle que la lumière, contemplée du haut de la tour, doit envahir les moindres recoins de notre être, faisant ainsi reculer l’obscurité qui nous habite. Ce travail sur nous-mêmes est nécessaire pour que notre âme puisse devenir le lieu où le raisin récolté sera pressé ; pour devenir, aussi, la cave où on pourra entreposer le vin de ces noces intimes, afin qu’il se bonifie et qu’il puisse être offert sur l’autel du Seigneur. Donc, si la vigne symbolise le peuple élu, elle se réfère aussi à chacun d’entre nous. Ensemble nous sommes cette vigne, mais nous le sommes aussi, de manière personnelle, invités à prendre soin du moindre de nos sarments. Mener le fruit à maturité est l’œuvre de Dieu – le maître des saisons –. Mais sarcler, émonder, arroser, effeuiller, cela nous appartient. Que chacun se demande ce que cela signifie pour lui.

Il y a une leçon simple à tirer de tout cela. J’ai repensé aux conseils donnés par Maurice Bellet, dans un de ses livres, pour faire fructifier en nous la vie spirituelle : ils sont simples mais tellement importants : « Ne pas s’irriter, ne pas se lamenter et ne pas s’inquiéter. » J’ai travaillé longtemps en lien avec un orphelinat, au Mexique, et le jour où je lisais ce passage, je me suis rendu compte que les enfants qui m’entouraient – souvent porteurs d’une histoire très lourde – ne se plaignaient presque jamais, ne s’irritaient presque jamais et ne s’inquiétaient presque jamais. Cela m’a littéralement subjugué ! Ils avaient toujours le sourire, vivaient entre eux une admirable relation d’amitié et faisaient preuve de la plus absolue confiance en Dieu. « Ne soyez inquiets de rien ! », vient de nous dire saint Paul (Ph 4,6).

La clôture que nous sommes invités à placer autour de notre vigne nous permettra de ne pas nous irriter des invasions qui viennent trop souvent perturber la paix de nos âmes. La tour de garde nous permet de voir au-delà des circonstances dont nous nous sentons parfois prisonniers ; elle nous permet ainsi de ne pas nous inquiéter pour ce qui vient, puisque notre sort est entre les mains de Dieu. Le pressoir, enfin, nous permet de travailler sur ces forces vives qui sont en nous, afin que toute raison de nous lamenter se dissolve sous le souffle bienfaisant de la grâce. Ainsi donc, mon frère, ma sœur, n’oublie pas de monter à ta vigne, afin de t’assurer qu’elle est en bon état et que, le moment venu, elle donnera le fruit escompté. Et si jamais tu découvres que sa clôture est percée, restaure-la, en t’efforçant de travailler dans la paix ; si tu te rends compte que son pressoir est envahi de détritus, nettoie-le avec la joie de celui qui, d’avance, imagine la grande liesse des vendanges ; et si, par malheur, tu vois que sa tour est à moitié écroulée, relève-la avec patience, comme un bon ouvrier, à l’image de saint François, dont nous faisons mémoire aujourd’hui, et que le Christ de San Damiano avait chargé de rebâtir son Église. Et – qui sait ? – au moment où le soir viendra, à l’heure où la lumière se fait si douce, peut-être verras-tu, sous le pampre fleuri, Celui qui aime prendre le frais, le soir, en nos jardins.

Jean de Limbourg, Les Vendanges, extrait des Très Riches Heures du duc de Berry, folio 9, 1413-1416, achevé vers 1440. Œuvre dans le domaine public, libre de droits.