L’arc-en-ciel des religions

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 20e dimanche du Temps Ordinaire

Is 56,1-7 / Ps 66 / Rm 11,13-32 / Mt 15,21-28

Les lectures de ce jour sont truffées de déclarations surprenantes : « Les étrangers qui se sont attachés au Seigneur, je les conduirai à ma montagne sainte, je les comblerai de joie dans ma maison de prière, car ma maison s’appellera Maison de prière pour tous les peuples », annonce le prophète Isaïe (Is 56,7) ; « Que ton visage s’illumine pour nous et ton chemin sera connu sur la terre, ton salut, parmi toutes les nations » (Ps 66,1), lisons-nous au Livre des Psaumes ; puis, nous avons entendu saint Paul : « Dieu a enfermé tous les hommes dans le même refus de croire, afin de pouvoir faire à tous miséricorde » (Rm 11,32) ; et pour terminer, Jésus lui-même demeure admiratif devant la foi d’une Cananéenne : ce peuple adorateur de Baal, dont le culte est pourfendu dans l’Ancien Testament.

Que faut-il en conclure ? Que toutes les religions se valent ? Non, bien sûr. Mais, en revanche, que tous les hommes se valent et que la quête spirituelle de chacun est respectable. Il ne s’agit certes pas de faire l’apologie du syncrétisme, ni de masquer les différences objectives qui existent entre les croyances. Ce serait là un bien mauvais œcuménisme et surtout un manque de respect de la différence à laquelle chacun a droit. Les religions sont différentes, mais toutes sont tendues vers le lieu d’une rencontre, puisqu’en sa personne le Christ viendra tout récapituler. D’ailleurs, lui-même annonce à ses disciples : « J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie ; celles-là aussi, il faut que je les amène » (Jn 10,16).

Le Document sur la liberté religieuse du Concile Vatican II rappelle que toutes les religions possèdent, en elles, des moyens de conduire au salut ceux qui les pratiquent sincèrement et fidèlement. Car chacune représente une voie exigeante, difficile, élevée. Pour en saisir l’essence, une vie entière ne suffit pas. C’est la raison pour laquelle il ne sert à rien de “papillonner de l’une à l’autre”, en prétendant tirer le suc de chaque fleur pour élaborer son propre miel. Par ce chemin, on ne parvient nulle part ; on pratique une sorte de tourisme spirituel dans le monde de la superficialité. Comme dit la sagesse populaire : « S’il y a de l’eau à dix mètres sous terre, il ne sert à rien de creuser dix trous d’un mètre. »

Pour qu’une rencontre entre les adeptes de deux religions soit possible, il faut que chacun reconnaisse l’autre dans ce qu’il est. Henri Lacordaire avait coutume de dire : « Je ne cherche jamais à convaincre mon interlocuteur, mais à unir ma vérité à la sienne, dans la quête d’une vérité supérieure. » Ce n’est qu’à cette condition qu’un dialogue peut être entrepris et que chacun des interlocuteurs peut découvrir, chez l’autre, une approche de la vérité qui viendra enrichir la sienne. Lorsque des hommes comme Jean-Paul II et le dalaï lama se rencontraient – ce qui est arrivé plus d’une fois –, ce n’était pas pour essayer de déterminer lequel des deux avait raison ou pour disputer un match amical. Appartenir à l’Église du Christ est la plus belle des choses ; mais les liens qui se tissent entre Dieu et l’âme d’un homme, quelle que soit sa croyance, sont d’un autre ressort.

Être bouddhiste est un mystère aussi grand qu’être chrétien, juif ou musulman. Comment porter un jugement sur ce que nous n’avons pas pris la peine d’étudier à fond ? De fait, en observant de plus près le chemin d’un homme religieux – quelle que soit son appartenance –, on se rend compte qu’aucune expérience personnelle ne tient dans les limites que prétendent déterminer les systèmes en place. Il y a, dans chaque religion, des aspects qui s’apparentent aux autres approches de la vérité. Par exemple, la manière de vivre le christianisme d’un moine bénédictin comme Henri Le Saux (qui adopta le nom de Swami Abhishiktananda) n’aura pas la même coloration que celle d’un protestant américain au discours apologétique. Non pas qu’il s’agisse de transiger sur ce que l’Église nous enseigne au sujet de la vérité, mais parce que l’appropriation intime de cet enseignement varie considérablement d’une personne à l’autre, en particulier si celle-ci a l’humilité de se rapprocher de frères appartenant à d’autres confessions, pour s’efforcer de les comprendre. Ou pour donner un autre exemple, la théologie extrêmement subtile d’un Maître Eckhart – sans cesser d’être parfaitement orthodoxe – a ouvert une voie nouvelle à des rapprochements avec certains courants mystiques d’Extrême-Orient que nous n’avons pas fini d’explorer et qui n’ont pas fini de nous surprendre, tant les points de vue qui s’y rejoignent touchent à l’essence de chaque être humain.

On doit même reconnaître qu’il existe des sages ou des saints qui ont mieux incarné que nous certains points de notre foi catholique. Le frère Roger de Taizé, bien qu’étant resté fidèle à l’obédience protestante, était, sous bien des aspects, un catholique admirable et admiré. Et certains musulmans disaient, de cet éminent islamologue qu’était le dominicain Georges Anawati, qu’il était meilleur connaisseur de l’islam que bon nombre des leurs. Ou enfin, comment ne pas admettre qu’un penseur comme Franz Rosenzweig – ce fils d’Israël fidèle à sa religion, dont se sont inspirés des penseurs éminents tels qu’Emmanuel Levinas – ait atteint une compréhension du mystère chrétien qui dépasse celle de tant d’hommes et de femmes qui confessent pourtant le nom du Fils de Dieu ?

J’aime beaucoup ce témoignage d’Éric-Emmanuel Schmitt, dans La nuit de feu, ce beau livre où il raconte l’histoire de sa conversion : « La foi d’un croyant – dit-il – offre une façon d’habiter le mystère. Nous devons connaître et cultiver notre ignorance. L’humanisme pacifique coûte ce prix-là. Tous, nous ne sommes frères qu’en ignorance, pas en croyance. Ce ne sera qu’au nom de l’ignorance partagée que nous tolérerons les croyances qui nous séparent. En l’autre, je dois respecter d’abord le même que moi, celui qui voudrait savoir et ne sait pas ; puis, au nom du même, je respecterai aussi ce qui le différencie de moi. »

Pourquoi vouloir absolument enfermer les âmes en quête de Dieu dans une catégorie religieuse hermétiquement close ? Bien sûr, nous avons nos appartenances, nos fidélités, et nous y tenons. Cela ne doit pas être remis en question ! Mais l’arbre qui naît dans un jardin clôturé peut étendre ses racines et ses branches au-delà du périmètre où il a vu le jour. Nous sommes humains et, au-delà des clivages religieux, cela fait de nous des frères sur un plan dont la profondeur surpasse toutes les définitions dans lesquelles on voudrait nous confiner. Être chrétien – et l’être de tout son cœur – n’empêche pas d’avoir des affinités spirituelles et des amitiés invisibles avec d’autres frères, d’avoir accès à d’autres recoins de la terre où le rayon de la même grâce a fait pousser des fleurs qui n’existent pas chez nous. Rencontrer les autres dans l’amour ne nous déracine pas de ce que nous sommes et ne nous éloigne pas de notre propre tradition. Chacun en ressort enrichi, avec le désir de se tourner vers le visage du Dieu qu’il connaît, afin de rendre grâce pour ces quelques parcelles de vérité qui brillent au fond du cœur de tout homme de désir.

Tout cela nous aide à comprendre pourquoi le christianisme est capable de devenir une structure d’accueil où chacun, avec ses doutes, ses hésitations, ses obscurités, mais aussi ses pratiques, ses lumières et ses espérances, pourra être touché par le rayon de l’unique Soleil qui vient éclairer et réchauffer tous ceux qui se tournent vers le ciel, en quête d’une évidence, d’une libération ou d’une joie qui n’est pas de ce monde et qu’aucune religion n’est à même de procurer durablement. Si les disciples du Seigneur ont dû apprendre que Jésus n’était pas envoyé aux seuls fils d’Israël, nous devrons aussi accepter qu’il n’agit pas seulement dans le cadre de l’Église, mais que son œuvre est destinée à tous les peuples de la terre. L’Église est le Corps du Christ ; or, si son sang répandu a coulé hors de son corps, cela ne signifie-t-il pas que son salut est aussi destiné à ceux qui ne font pas partie du corps de l’Église ?

Oui, je suis chrétien et je me suis donné tout entier au Christ. Et pourtant, cela ne m’empêche pas de savoir, tout au fond de moi, que je suis aussi un peu juif et soufi, un peu bouddhiste ou taoïste, hindou, confucéen, celte, shintoïste ou mazdéen. Non pas en vertu d’une adhésion personnelle à ces religions, bien entendu, mais par le mystère de l’amour qui m’unit à chacun de ces frères en humanité, ces frères dont le visage est si merveilleusement éclairé par la lumière de la tradition qui est la leur. En chacun d’eux, Dieu soit béni pour l’éternité !

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