Le baptême dans l'Esprit
Ac 8, 5-8 ; 14-17 / Ps 65 / 1 P 3, 15-18 / Jn 14, 15-21
« Philippe proclamait le Christ et les foules s'attachaient à ce qu'il disait », lit-on dans les Actes des Apôtres (Ac 8, 6). Sa prédication avait une telle force de persuasion que tous le suivaient d'un même cœur. La parole annoncée est l'acte par lequel les croyants sont amenés à se convertir, grâce à la puissance du Verbe. C'est l'annonce de la Bonne Nouvelle – celle de la Résurrection du Seigneur – qui touche les cœurs, convertit les mœurs, illumine les consciences. Les premiers disciples de Jésus se sont consacrés corps et âme à cette mission, annonçant l'Évangile à toutes les nations et, par leur prédication, les Églises de Dieu se multipliaient et se fortifiaient. Cette expansion de la foi chrétienne est un phénomène unique dans toute l'histoire des religions. Jamais on n'avait vu une nouvelle croyance se répandre avec une telle rapidité. Une mission qui aurait pu paraître utopique – celle de convertir le monde entier – allait ainsi porter un fruit considérable, en dépit des résistances et des hostilités.
Pourtant, saint Luc dit au sujet de ceux qui ont ainsi reçu le témoignage de la foi que l'Esprit Saint n'était pas encore descendu sur eux, puisque, au terme de cette première annonce de la Parole, ils avaient seulement été baptisés au nom du Seigneur Jésus (Ac 8, 16). Nous trouvons là une précision déterminante pour une bonne compréhension du mystère chrétien, de ce mystère incommensurable que nous célébrons, dans la joie, en ce temps pascal. En effet, tout discours, aussi convaincant soit-il, n'aura jamais d'autre effet que de convaincre les auditeurs, de les sensibiliser à une vérité clairement énoncée et aux conséquences que celle-ci entraîne pour la vie de celui qui la reçoit. Cela est déjà une bonne chose : c'est, au demeurant, le fruit de toutes les sagesses par lesquelles les hommes de bonne volonté sont guidés, de ces enseignements qui ont porté du fruit partout dans le monde. Mais le christianisme nous invite à aller bien plus loin et c'est cela que nous sommes invités à méditer, aujourd'hui.
Les maîtres, les leaders, les guides et autres gourous sont très à la mode, en ce monde où chacun cherche son chemin. Leurs messages sont parfois éclairés et, dans le meilleur des cas, ils peuvent contribuer au progrès du bien parmi les hommes. Mais, en définitive, ils n'ont jamais changé le cours de l'histoire ; alors que la prédication des disciples de Jésus-Christ, elle, l'a fait en profondeur. L'homme peut venir au secours de son frère, lui octroyer de meilleures conditions de vie, lui proposer une explication de ce qui lui arrive ou lui offrir sa protection contre un danger qui le menace. Tout cela est à notre portée. Mais toutes ces actions – aussi belles soient-elles – se limitent cependant à la sphère de notre existence humaine. Seul l'Esprit Saint peut nous conduire au-delà !
Si les apôtres n'avaient été que des maîtres de sagesse, ils auraient certainement fait du bien autour d'eux, mais il y a longtemps qu'ils seraient tombés dans l'oubli, car d'autres orateurs les auraient remplacés, peut-être mieux adaptés aux conditions de vie de leurs contemporains et mieux à même de répondre à leurs attentes. C'est ainsi que l'histoire de la pensée suit son cours et que les hommes sont continuellement à la recherche d'une vérité qui leur échappe, voire même qui les dresse parfois les uns contre les autres. Chacun choisit ses critères, établit son bon droit, convaincu d'être en possession de la meilleure des solutions. L'Esprit Saint, lui, fait tomber les murailles qui séparent les hommes ; il ouvre les horizons de notre monde clos, nous délivre de nos certitudes bancales et de nos prétentions de pacotille.
Mais pour entrer dans cette métamorphose de la vie, il ne suffit pas d'en avoir reçu le message, d'avoir été séduit par l'évidence d'un discours, quand bien même celui-ci serait-il prononcé au nom de Jésus-Christ. Ce qu'il faut, pour être embrasé par ce feu que le Seigneur de l'Histoire est venu répandre sur la terre, c'est être emporté par le souffle qu'il répand, soulevé de terre par la tornade de son Esprit, libéré des entraves de cette peur qui nous tient enchaînés à nos plans dérisoires. Il faut larguer nos amarres et prendre le large. Car Jésus ne vient pas seulement conforter notre fragile assurance ou modérer notre anxiété, il vient nous entraîner hors de nous-mêmes, il vient nous exposer au risque de l'infini.
L'œuvre de la prédication est nécessaire pour ouvrir notre esprit, aiguiser notre curiosité et faire naître en nous le désir de la vérité. Mais cette béance que la parole creuse en nous ne sera comblée que par la venue de l'Esprit. Et l'Esprit est silence : il n'argumente pas, n'explique rien, ne cherche pas à mettre de mots sur ce qui est indicible. Il fait exploser la lumière et nous expose à ses rayons. Il vient tout brûler pour que tout soit transfiguré. Il ne nous donne rien qui ne soit pas au-delà de tout : de nos misérables conjectures, de nos risibles conclusions. Mais pour cela, il doit d'abord nous dépouiller de tout ce que nous avons mis à sa place.
C'est pourquoi Pierre et Jean sont venus imposer les mains à ceux dont le cœur avait été touché : afin que quelque chose fonde sur eux et qu'ils soient terrassés par une force qui n'est pas de ce monde. « Quelque chose qui règne à jamais par sa puissance », ainsi que le proclame le psaume que nous venons d'entendre (Ps 65, 7). La parole de Jésus nous invite à garder ses commandements ; mais ses commandements sont du feu ! Ils ne sont pas de gentils amendements qui nous demanderaient simplement d'être aimables ! Ils sont comme la foudre qui tombe du ciel. « Qui pourra rester debout lorsque sa voix résonnera ? Car il est comme le feu du fondeur, comme la lessive du blanchisseur. Il viendra fondre l'argent au feu, afin de le rendre pur », selon les mots du prophète Malachie (Ml 3, 2).
Voilà pourquoi le baptême de Jean ne suffit pas ; voilà pourquoi les admonestations demeurent insuffisantes. Sans cesse l'homme revient à ses penchants, retourne à ses idoles. « Moi, je vous baptise dans l'eau, mais il vient celui qui vous baptisera dans le feu de l'Esprit » (Mt 3, 11). Et l'action de l'Esprit, c'est l'épiphanie de cet amour qui, seul, est capable de changer la face de la terre. C'est la sainteté de Dieu qui vient tout remettre dans l'axe, qui redresse ce qui est tordu et relève ce qui est abattu. « Honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur », s'écrie saint Pierre (1 P 3, 15). Elle seule est en mesure de vous sauver. Vous n'avez pas les moyens de faire reculer les ténèbres ; seule cette lumière fulgurante peut le faire.
Comme le dit Tertullien, dans ses Catéchèses sur le baptême, la pénitence est une œuvre humaine. Elle est certes nécessaire, mais elle n'est qu'un préambule au pardon qui vient de Dieu et qui cautérise toutes nos plaies. « En effet – dit-il – la parole du Précurseur n'accordait point la grâce, elle ne faisait que préparer aux choses spirituelles. Si le baptême de Jean eût été suffisant, il aurait opéré la rémission des péchés ; mais seul l'Esprit de Dieu est en mesure de faire cela. » Si le christianisme se résumait à un enseignement moral, il n'apporterait rien de nouveau ; rien qui n'ait déjà été considéré par les philosophies ou les religions anciennes. L'homme est en quête du bien : chacun le sait ! Mais ce qui est radicalement nouveau, ce qui bouleverse de fond en comble notre manière de voir, c'est qu'ici, désormais, c'est le Bien qui est en quête de l'homme, qui se précipite sur lui et le transperce de part en part.
Jésus-Christ n'est pas le grand maître ; il est le grand prêtre. Il tient entre ses mains l'Orient et l'Occident, et le destin du monde repose sur lui. « En vous aimant les uns les autres, vous garderez mes commandements » (Jn 14, 15), nous déclare-t-il : ceux d'un amour inconditionnel. Car cet amour qui vient de lui et dans lequel il veut immerger l'univers tout entier est la seule réalité qui demeure, la seule force par laquelle il nous est donné de vivre, de nous relever, de garder notre regard tendu vers l'horizon où pointe, dès à présent, l'aube d'un jour nouveau. Et cet amour tout-puissant, il n'est pas venu nous en donner le mode d'emploi. Il est venu le faire couler dans nos veines, comme une lave spirituelle, comme le sang qu'il a versé pour nous et qu'il a déversé en nous, puisqu'il sait que, sans lui, nous ne pouvons rien faire. « Viens, Esprit Saint, emplis le cœur de tes fidèles et allume en nos cœurs le feu de ton amour ! »