Le chemin se fait en allant

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce deuxième dimanche du Temps Ordinaire

Is 49,3-6 / Ps 39 / 1 Co 1,1-3 / Jn 1,29-34

Les quatre textes que nous venons d’entendre se focalisent sur un même sujet : celui de la vocation. La vocation — du latin vocare — est un appel… Elle n’est pas l’apanage de quelques privilégiés, elle est la cause même de notre existence. Et ce mystérieux appel n’est pas quelque chose qui viendrait s’ajouter à notre vie ! Au contraire : si nous sommes ici, en vie, c’est bien parce que le Créateur nous a appelés à l’existence. Comme le dit Paul Ricœur : « nous sommes des sujets convoqués. » Réécoutons la voix du prophète Isaïe : « Le Seigneur m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur. » Je pourrais être perdu au fin fond de l’univers, égaré sur ce grain de poussière qu’est la Terre, errer dans le silence effrayant qui envahit l’univers ; mais « le Seigneur s’est penché vers moi ; et dans ma bouche il a mis un chant nouveau » (Ps 39,4). Entendre ce chant nouveau, percevoir, au fond de moi, cet appel qui m’a précédé est peut-être la question la plus grave.

Je me souviens d’une tribu d’Afrique où les adolescents doivent s’isoler dans la forêt, le temps nécessaire pour trouver le chant de leur vie ; et, une fois qu’ils l’ont trouvé, ils peuvent rejoindre les leurs. Trouver son chant est, pour eux, synonyme de trouver sa vocation. « Seigneur, tu as ouvert mes oreilles ; alors j’ai dit : voici, je viens. » Dès le commencement, cette voix m’appelle par mon nom. Pour trouver ma voie, je dois entendre cette voix. Mais en vue de quoi ai-je été appelé ? S’il existe une réponse à cette question abyssale, admettons qu’il vaut la peine de la chercher.

Ma vocation est ce qui donne un sens à ma vie. Mais le problème est que ce sens, qui est à l’origine de ce que je suis, je ne le comprendrai qu’à la fin. Comme dans toutes les histoires, le dénouement est ce qui vient en dernier. Selon Jean-Marc Aveline, « une vocation, c’est quelque chose qui mûrit au fur et à mesure que se déroule notre existence, quelque chose qu’on ne comprendra vraiment qu’à la fin, quand nous relirons toute notre vie avec Dieu et qu’il nous expliquera tout ce que nous n’avions pas compris en chemin. Jésus le dit plusieurs fois à Pierre : “Tu comprendras plus tard”. Ma vocation, c’est la cohérence que prendra ma vie quand je la regarderai à la fin, en plongeant mon regard dans celui du Père. » Ce n’est qu’au terme de nos jours que nous rejoindrons l’origine où tout nous sera révélé. C’est dire qu’il faudra nous armer de patience ! Et voilà la première prise qui s’offre à nous, dans cette longue ascension où nous sommes engagés corps et âme : la patience, et — le plus difficile — la patience avec soi-même ! Car bien des difficultés se présenteront à nous, pour résoudre cette énigme que nous sommes à nos propres yeux.

En premier lieu : le doute. Rien n’est jamais établi pour toujours, même pour ceux qui ont choisi leur chemin. Dans son humble demeure, le bon curé d’Ars a écrit cette phrase : « Je n’aurais peut-être pas dû me faire prêtre, car je n’ai jamais pu retrouver la joie qui était la mienne lorsque j’étais un simple berger. Je crois que ma vocation était d’être berger. » C’est bouleversant, non ? Cet homme admiré pour sa fidélité, considéré comme le saint patron et le modèle de tous les prêtres, doute de sa vocation et en a peut-être douté toute sa vie ! Quelle leçon d’humilité !

Alors, commençons par le commencement. Je souscris pleinement à ces mots de Marguerite Léna : « Une vocation constitue l’homme en interlocuteur du Dieu vivant. Elle prend la vie tout entière et lui donne sa plus profonde unité : celle que révélera le dessein de Dieu. Elle la place dans une relation de dialogue qui la ressaisit dès sa source et l’oriente vers sa fin. On ne peut y répondre qu’avec l’élan total de sa liberté et le don quotidien de sa vie. » Voilà l’œuvre de la patience… Car tout ce qui s’écrira, aux pages de notre vie, se fera avec notre concours, dans le respect de notre liberté. Dieu n’a pas écrit notre histoire à l’avance. Bien sûr, comme il n’est pas soumis aux limites du temps, il la connaît d’avance : « Dans ton livre, Seigneur, est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse » (Ps 39,8-9). Mais attention ! La prescience de Dieu n’est pas une fatalité pour l’homme ! Simplement, Dieu peut voir, dès à présent, les choix que je poserai demain, en toute liberté. Ces choix ne sont pas prédéterminés. La loi de Dieu me tient aux entrailles car il sait, mieux que moi, quels sont les meilleurs chemins pour moi. Et, si je prête l’oreille à ce chant nouveau, j’apprendrai à discerner cet appel qui est celui de la vie qui nous sourit. Après, il m’appartiendra d’engager mes forces dans le sens qui m’aura été indiqué. Comme le marin qui ne peut pas modifier la direction des vents qui poussent son navire, mais qui tient le gouvernail entre ses mains et reste maître de sa route. Et Dieu, en son immense miséricorde, compose avec nous et vient parfaire ce qui manque à nos pauvres décisions.

La vocation est une réalité, puisque nous recevons tous un appel à la sainteté, c’est-à-dire à la perfection de l’amour. Comme Paul, nous sommes appelés par la volonté de Dieu pour être des disciples du Christ. Et ceux qui sont ainsi appelés sont aussi purifiés par cet appel afin de devenir des saints. Oui, Dieu veut conduire à la sainteté tous ses enfants ; mais il donne à chacun l’entière liberté de choisir, parmi les multiples chemins possibles, celui qui l’aidera le mieux à répondre à son appel particulier. Pour l’un, ce sera le mariage, pour l’autre, la vie consacrée, pour un troisième, la carrière artistique ou un engagement social… C’est là qu’est convoquée la responsabilité humaine. Et le tout premier appel que l’on reçoit est un appel à la vie. C’est cela qui est premier : notre vocation à la vie pour grandir en humanité. La vocation, c’est avant tout vivre sa vie avec Dieu, en l’inventant avec lui. Comme on fait pour une œuvre d’art.

Dieu n’a pas en main une carte perforée où figurerait le parcours fléché destiné à chacun, et que nous n’aurions plus qu’à suivre docilement. Il n’a pas décidé à l’avance de ce que nous devons faire de notre vie. Sans quoi, quelle serait la liberté de l’homme ? Accomplir la volonté de Dieu ne signifie pas appliquer au pied de la lettre un programme préétabli ; c’est user pleinement de nos ressources pour répondre le mieux possible à l’attente d’un Dieu qui s’unit à nos efforts pour mener à sa plénitude cette vie qu’il a remise entre nos mains.

Il ne s’agit donc pas de faire le sacrifice de ce que l’on est pour le remplacer par ce que Dieu voudrait que l’on soit. Ce serait une flagrante contradiction, puisque c’est lui qui nous a créés tels que nous sommes. Au contraire, il s’agit de faire entrer tout ce que l’on est dans le dynamisme de l’Esprit qui est à l’œuvre en ce monde et en chacun de nous. Dès l’origine, tout homme est choisi pour devenir un fils de Dieu. Mais il est établi dans sa liberté et doit poser des actes responsables. C’est lui qui doit choisir son chemin, et nul autre à sa place. Ensuite, une fois qu’il s’est engagé sur le chemin de cette fidélité, il est évident qu’il trouvera en Dieu l’appui nécessaire à sa persévérance. C’est là, au fil du temps, que se révèle alors ce qu’il pourra nommer sa vocation. Mais celle-ci se dévoile au fur et à mesure. Comme le chante le poète sévillan, Antonio Machado : « Pèlerin, il n’est point de chemin ; le chemin se fait en allant… »

Nous sommes tous appelés à être beaux, à être bons, à être vrais : c’est la vocation de chaque être humain… Mais peut-on apprendre cela ? Jamais de la vie ! En revanche, ce qui peut se produire, c’est qu’un homme apprenne à reconnaître ce qui se trouve déjà en lui : le grain enfoui, le sillon de la fécondité marqué au creux de son argile, la griffure de l’Indicible sur l’épiderme de sa vie. Savoir que nous ne nous appartenons pas à nous-mêmes, qu’il y a, en chacun de nous, quelque chose qui n’est pas de nous : une chose admirable, inouïe, par laquelle nous serons conduits à notre achèvement, si nous y consentons.

Dans l’Évangile de ce jour, l’homme Jésus prend aussi pleinement conscience de sa vocation de Fils de Dieu, au moment du baptême qu’il reçoit des mains de Jean-Baptiste. Et cette confirmation, c’est l’Esprit qui vient la lui donner : « J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui » (Jn 1,32). En effet, c’est ainsi que se fixe la vocation : au moment où l’Esprit Saint fait sa demeure en l’homme. Celle du Christ est d’incarner l’amour. Il l’a fait, sa vie durant et jusque dans sa mort. Car, en vérité, toute vocation est une incarnation. Cela est vrai aussi pour chacun d’entre nous. Que cet appel vibre en nous comme un chant nouveau et qu’il guide nos pas vers la lumière sans fin.

Alexeï Savrassov, Chemin de campagne, 1873. Domaine public