Le devoir d’humanité
Sg 12,13-19 / Ps 85 / Rm 8,26-27 / Mt 13,24-43
« Tu as enseigné à ton peuple, Seigneur, que le juste doit être humain » (Sg 12,19), nous dit le roi Salomon, l’auteur présumé du Livre de la Sagesse, dont nous venons d’entendre la voix, par-dessus les siècles qui nous séparent de lui. Être humain. Rester humain. Devenir chaque jour un peu plus humain. Avons-nous un autre devoir plus urgent que celui-là ? Si nous voulons nous appliquer à l’imitation de Jésus-Christ, selon le titre de l’ouvrage attribué à Thomas Kempis, commençons donc par là où le Christ a lui-même commencé : en tout premier, il s’est fait homme. C’est Karl Rahner qui a écrit, un jour : « Être chrétien n’est au fond rien de plus — mais rien de moins non plus — qu’être vraiment humain. »
Par conséquent, ayons soin de commencer par nous faire hommes, nous aussi ; efforçons-nous de devenir humains. Et cela ne va pas de soi. Être humain requiert un effort constant, un réveil de notre mémoire profonde, une exploration continue de ce mystère qui est en nous et qui dévoile son visage lorsque nous montrons le nôtre. Ce n’est pas si facile d’être humblement fidèle à ce que nous sommes, à notre nature, à notre propre histoire, à notre vocation. C’est le Créateur lui-même qui nous a placés sur ce chemin, en marche vers cet accomplissement dont la promesse a été déposée en nous, dès les premiers instants de sa vie. Reconnaissons notre infidélité envers nous-mêmes ; embrassons notre propre fragilité ; apprenons à nous connaître et à nous émerveiller de ce prodige que nous sommes, comme le chante le psaume 139 : « Je reconnais devant toi, Seigneur, le prodige, l’être étonnant que je suis. » Et, au fil des jours, retrouvons les gestes qui nous permettent d’accomplir cette mission, au milieu d’un monde où tout tend à nous déshumaniser.
Je voudrais évoquer le souvenir d’un confrère dominicain. Il était alors directeur de l’une des plus importantes maisons d’édition religieuse au monde, avec une masse de travail que je vous laisse imaginer : une tâche à laquelle il consacrait toutes ses forces. Et bien souvent, on voyait la lumière allumée, à la fenêtre de son bureau, jusqu’à une heure très avancée de la nuit. Or, tous les jeudis soir, cet homme-là laissait ses dossiers de côté, pour quelques heures, et se rendait à la cuisine où il préparait le dîner pour les frères de sa communauté. Un jour où je l’ai surpris derrière ses marmites, je lui ai dit : « Mais pourquoi t’astreins-tu à cette tâche, alors que vous avez du personnel pour s’en occuper et que tu ne sais déjà pas où donner de la tête ? » Et cet homme de bien m’a fait une réponse que je n’ai jamais oubliée : « C’est ma manière à moi de rester humain. »
Dans l’Évangile que nous venons d’entendre, pour parler à ses disciples du Royaume des cieux, Jésus utilise trois paraboles. Dans la deuxième, il compare le Royaume à une graine de moutarde et, dans la troisième, à une mesure de levain. Mais ce qui nous frappe est que, dans la première des trois paraboles de cet Évangile, Jésus ne compare le Royaume ni à une graine ni à une poignée de levain : il le compare à un homme. Je cite : « Le Royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ » (Mt 13,31). Et qui est cet homme, sinon Jésus lui-même qui est sorti et a semé du bon grain dans son champ, c’est-à-dire dans nos terres intérieures, dans nos jardins secrets, dans la clairière la plus ombragée de notre vie ? Le Royaume est au milieu de vous, nous dit-il, puisque le Royaume n’est autre que Jésus lui-même.
Or, il n’est pas d’autre chemin qui nous conduise à la divinité que celui de l’humanité. Le Christ est d’ailleurs lui-même le chemin, puisqu’en lui se rejoignent l’une et l’autre réalité, le ciel et la terre, la divinité et l’humanité. Ce qui, en nous, est encore en route, ce qui se donne et qui ne se révèle que peu à peu, est, en lui, pleinement accompli. Il est venu nous montrer ce visage de l’humain auquel nous nous devons, pour que nous soyons gardés d’en perdre la mémoire et pour qu’en se tournant vers nous, ce visage de l’humain — de l’absolument humain — illumine nos pas qui se font hésitants dans l’obscurité où le monde nous plonge ; pour qu’il nous soit donné d’atteindre la stature du Christ, comme le dit saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens : « Jusqu’à ce que nous soyons tous parvenus à la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme adulte, à la mesure de la stature parfaite de Christ » (Ep 4,13). L’homme adulte… Le mot dérive du latin : ad ultimum, c’est-à-dire tourné vers sa fin, vers sa finalité, vers la pleine révélation du sens de sa vie qui ne se révélera qu’au terme du chemin.
Mais cette réalité, ce nom secret qui est le nôtre et qui sera écrit sur un caillou blanc — « Je lui donnerai un caillou blanc ; et sur ce caillou est écrit un nom nouveau, que personne ne connaît, si ce n’est celui qui le reçoit » (Ap 2,17) —, cette réalité que nous ne verrons dans sa plénitude qu’à la lumière de Dieu, le Créateur l’a d’ores et déjà enfouie au fond de nous, au fond de notre âme, de notre corps, de notre esprit, de notre mémoire : au cœur de notre cœur. Elle est là, tout entière, comme l’arbre tout entier contenu dans la petitesse de la graine semée en terre. Et ce n’est pas seulement un arbre qui se cache au plus secret de la graine, c’est un arbre avec toutes ses semences qui, elles aussi, deviendront des arbres qui, à leur tour, seront porteurs d’autres semences. Ce qui se cache dans la graine, ce n’est pas seulement un arbre, ce sont des millions de forêts potentielles. Ce qui se cache au plus profond de nous, c’est le Royaume lui-même, c’est l’immensité de la communion des saints. Ce qui se cache au cœur de l’humanité, c’est l’éclat éblouissant de la divinité. Si, selon la physique, chacun des atomes qui nous composent recèle une charge nucléaire capable de détruire des villes entières, chacune des parcelles de notre corps glorieux recèle une énergie capable de faire surgir du néant des univers entiers et d’accomplir les plus incroyables miracles. Et cela se réalise par la force de Dieu, à qui rien n’est impossible et qui ne veut pas agir sans nous.
Voilà ce que tu as en toi ; voilà le feu qui couve en toi ! Et tu doutes de ta capacité d’accomplir des miracles ? Tu es pourtant la main de Dieu, et sa bouche, et ses yeux… En vérité, lorsque nous contemplons la vie des saints auxquels il a été donné d’accomplir des prodiges, il faut nous souvenir qu’il n’y a rien, dans tout ce qu’ils ont fait, que nous ne puissions faire nous aussi. Tous ces miracles d’extase, de guérison, de lévitation, de bilocation, de prémonition, de transportation dans des contrées lointaines et autres choses surnaturelles, qui se sont parfois manifestées de manière visible dans leur vie extraordinaire, tout cela se produit aussi dans notre vie de prière, sans que nous le sachions.
En effet, la prière nous tire de nous-mêmes et nous élève vers Dieu. On le sait, certains saints étaient élevés dans les hauteurs ; mais nous le sommes nous aussi, en esprit, chaque fois que nous nous laissons emporter par la prière. Et tous ces bienfaits qu’ils ont prodigués autour d’eux — les guérisons, les aliments multipliés, les grandes consolations, les illuminations spirituelles — sont, eux aussi, produits par la prière de l’âme la plus simple qui s’en remet au pouvoir de Dieu, et dont les conséquences sont incalculables. En prière, nous visitons les autres, nous les soulageons, nous les éclairons, nous réconfortons leur amour blessé, nous leur procurons de la nourriture, nous leur indiquons le chemin de l’espérance… mais sans que nous n’en sachions rien, afin d’éviter que ces prodiges alimentent notre orgueil. Voici que nous nous portons, invisiblement, au-devant des autres, et que notre supplication fait répandre sur eux la rosée de la grâce. Car jamais, en vérité, une prière n’est prononcée en vain.
S’il est donné à certains saints de réaliser cela de manière visible, non seulement en esprit mais avec la participation de leur corps, c’est pour nous donner à voir ce que sont, en vérité, les effets invisibles de la prière et de la foi. Et ces effets invisibles sont beaucoup plus importants que toute démonstration visible qui attire notre attention et provoque notre admiration. D’ailleurs, les saints le savent bien et c’est la raison pour laquelle ils n’accordent aucune importance aux phénomènes surnaturels qui ont souvent marqué leur vie. Nous pouvons certes nous étonner de leurs miracles, mais combien plus devrions-nous être ébahis par les mystères invisibles, dont les miracles ne sont jamais que les signes sensibles, proposés à la faiblesse de notre foi. En vérité, l’essentiel est invisible pour les yeux…