Le don de la Loi

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 24e dimanche du Temps Ordinaire

Si 27, 30 – 28, 7 / Ps 103 / Rm 14, 7-9 / Mt 18, 21-35

La question que pose saint Pierre au Seigneur est une question très juive ; c’est la question d’un homme qui, dans sa formation religieuse, a été pétri par l’enseignement de la Loi. « Combien de fois dois-je pardonner ? » Comme lui, on aimerait bien que notre comportement soit ainsi formaté, que les exigences auxquelles nous devons nous soumettre puissent être chiffrées, afin que nous soyons en mesure d’en tenir une comptabilité précise, de pouvoir évaluer nos progrès et, surtout, que nous puissions avoir la conscience bien tranquille, en sachant que nous avons accompli, au moins, le minimum qui nous est prescrit. C’est ainsi que, dans un manuel de morale chrétienne du XIXᵉ siècle, on trouvait la question suivante : « Combien d’actes de charité devons-nous accomplir, chaque année, pour bénéficier de la miséricorde du Seigneur ? » Question assortie de cette réponse ahurissante : « Au moins un… ! » Minimalisme pharisien dont nous ne sommes pas exempts !

« Combien de fois dois-je pardonner ? », demande le bon saint Pierre. Et la réponse de Jésus fait voler tout cela en éclats. En répondant tel qu’il le fait, dans la mentalité de son époque, il déplace le problème et donne à voir que les exigences de l’amour ne sont pas quantifiables. Soixante-dix fois sept fois, cela revient à dire, dans le langage biblique, un nombre incalculable de fois. 7, c’est déjà la plénitude — le chiffre parfait, puisqu’il contient en lui le ciel (symbolisé par le chiffre 3) et la terre (par le chiffre 4). Puis, démultiplié un grand nombre de fois, il dépasse le cadre de la raison et nous invite à basculer sur un autre plan.

Nous qui vivons — comme dirait René Guénon — sous le règne de la quantité, nous sommes invités à passer sous celui de la qualité. Cela signifie que le mal, qui a si souvent raison de nous, cesse de se conjuguer sur le mode d’une liste d’infractions envers un code moral, avec la facture qui lui correspond et que le pécheur est censé payer — à la manière d’une dette envers le Seigneur —, afin de pouvoir racheter sa vie. Tout ce langage est un langage de notre monde. Lorsque Jésus l’utilise, c’est pour nous saisir là où nous sommes et pour nous amener ailleurs. Voilà la vérité !

Nos péchés n’intéressent pas le Seigneur. Il ne se complaît pas dans leur contemplation. Le psaume qui vient d’être chanté dit même « que nos péchés, il les jette derrière lui, aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident » (Ps 103, 12). On retrouve d’ailleurs la même idée chez Michée (Mi 7, 19) ou chez Isaïe (Is 38, 17). De même, l’Hymne à la charité, que nous devons à saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, dit que l’amour ne tient pas compte du mal. Il est amour et celui qui aime ne voit que la beauté et la bonté qui se trouvent dans l’être aimé. Pourtant, d’un autre côté, Ben Sira le Sage nous dit aujourd’hui : « Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur, lequel tiendra un compte rigoureux de ses péchés » (Si 28, 1). Ah… ! Alors qui devons-nous croire ? Ben Sira ou saint Paul ? Cela mérite réflexion… Et comme nous allons le voir, les voix de l’un et de l’autre ne sont nullement contradictoires.

Saint Paul ne cesse de le répéter : c’est par la foi que l’homme parvient au salut et non par les œuvres qui n’ont jamais sauvé personne, comme il l’affirme dans sa lettre aux Romains. Le Christ — dit-il — est venu nous libérer du joug de la loi. « Ainsi, mes frères, vous avez été mis à mort à l’égard de la Loi par le corps du Christ. Nous avons été dégagés de la Loi, étant morts à ce qui nous tenait prisonniers, de manière à servir dans la nouveauté de l’esprit et non plus dans la vétusté de la lettre » (Rm 7, 4-6). Et encore, écrivant aux Galates : « En effet, si c’était par la Loi qu’on devient juste, alors le Christ serait mort pour rien » (Ga 2, 19). À première vue, il semble que cette affirmation s’oppose carrément à celle de Ben Sira et — plus grave encore ! — à une autre déclaration : celle du Christ lui-même : « Je vous le dis en vérité, le ciel et la terre passeront, mais il ne sera pas retranché de la loi un seul iota ou un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit accompli » (Mt 5, 18).

Alors, que devons-nous en penser ? La loi persiste-t-elle ou est-elle enfin devenue obsolète ? Eh bien, nous venons de le dire : les deux affirmations ne sont pas du tout contradictoires. Si la loi doit être maintenue jusqu’à la fin du monde, c’est justement pour tous les hommes qui ne se sont pas encore libérés de ce joug et qui continuent à vivre sur ce registre-là. Écoutons encore une fois ce qu’enseigne Ben Sira : « Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur. » Cela, Jésus nous le rappelle aussi dans la parabole des dix talents. Souvenons-nous : « Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha et dit : “Seigneur, je savais que tu es un homme dur ; j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre.” Et son maître lui répliqua : “Méchant serviteur, tu dis que je suis un homme dur ; je vais donc te juger selon tes propres paroles” » (Mt 25, 24-26). En effet, l’Évangile que nous avons lu jeudi nous rappelait que, pour chacun, on se servira de la mesure qu’il a lui-même utilisée (cf. Mt 7, 2). C’est la loi à laquelle le péché nous soumet, sitôt que nous échappons à l’attraction de l’amour, pour retomber sous le joug de la contrainte. Mais cela n’enlève rien au fait que le Christ nous propose de changer radicalement de régime et de passer de (l’impossible) salut par la loi au salut assuré par la foi.

Pour bien comprendre que l’une et l’autre affirmation ne sont en rien contradictoires, je vous propose une simple image. Nous avons tous eu l’occasion, sans doute, d’admirer, dans un cirque, ces funambules qui marchent — voire même qui dansent — sur une corde tendue au-dessus de nos têtes. Dans leur grâce, ils semblent avoir échappé à toute pesanteur et évoluent comme si la gravité n’avait plus aucun effet sur eux. Or, dans cet exemple, la gravité est le péché qui cherche toujours à nous faire tomber, à nous entraîner vers le bas ; et les funambules représentent ceux qui savent se soustraire à cette fatalité, ceux qui évoluent, parfois, à une hauteur vertigineuse, ayant appris à se tenir sous l’effet d’une autre force, comme venue d’en haut, et qui leur donne l’agilité et la grâce des anges. Et c’est si beau de les voir !!! Comme on voudrait leur ressembler !

Pourtant, dans tout cirque qui se respecte, ces acrobaties ne sont pas réalisées sans que l’on prenne soin, auparavant, de tendre un filet sous la corde où travaillent les acrobates, au cas où l’un d’eux en viendrait à perdre l’équilibre. Ainsi, sa chute ne serait pas mortelle. Eh bien, c’est cela la loi : un bienfait du Seigneur pour notre secours. Le Christ nous invite à y échapper, mais il n’en retire pas le bienfait, sachant que, plus souvent qu’à son tour, l’homme — pauvre mortel, rempli de colère et de rancune — risque d’échapper à l’attraction de l’amour et de mettre ainsi sa vie en danger. D’ailleurs, saint Paul le dit explicitement : « Nous le savons, tout ce que dit la Loi, elle le dit pour ceux qui sont encore sous la Loi » (Rm 3, 19). Oui, chacun de nous est appelé à entrer dans la sphère d’attraction de la grâce, qui est un don d’en haut, afin de ne plus s’empêtrer dans le filet d’une loi qui nous protège, certes, de la mort définitive, mais qui est incapable de nous élever jusqu’aux portes du salut. Tant que tous les hommes n’auront pas renoncé définitivement au péché — c’est-à-dire jusqu’à la fin du monde —, la loi sera maintenue par un effet de la miséricorde divine.

Mais dès à présent, l’homme a la possibilité de se libérer de la loi. Toutefois, il devra le faire en y échappant par le haut et non par le bas ; en retrouvant la « liberté des enfants de Dieu » (Rm 8, 21) et non en tombant dans un libertinage qui se moque de la loi. C’est-à-dire en accomplissant la perfection de la loi et non pas en s’épargnant ses exigences. Et la perfection de la loi, nous le savons, c’est l’amour (Rm 13, 8). « Ama et fac quod vis », affirme saint Augustin : « Aime et fais ce que tu veux. » Oui, fais ce que tu veux… ! Mais attention ! Pour atteindre cette souveraine liberté, encore faut-il aimer. Et cette exigence, évidemment, est la plus élevée : elle dépasse celles de toute loi. Ainsi, comme nous l’enseignait saint Bernard de Clairvaux il y a quelques jours : « D’une façon divine, le Christ a changé ce qu’il pouvait y avoir dans la loi de pénible, de servile et de tyrannique, en ce qui est léger et libre dans la grâce. Ainsi nous ne vivons plus sous l’esclavage des éléments du monde, nous ne sommes plus asservis au joug de la lettre de la loi. »

Bien sûr, les croyants ne se trouvent pas tous au même point. Certains ont pris de la hauteur et s’avancent, avec légèreté, sur la corde tendue qui nous mène au salut. Ce sont les saints qui nous font lever les yeux vers le ciel et qui réjouissent nos cœurs par leurs prodiges. D’autres, comme nous, peinent en chemin et ont encore besoin des admonestations de la loi, car leur « mémoire de l’amour » est encore défaillante. Certains expérimentent déjà la plénitude de l’amour qui se rit de la crainte ; d’autres sont encore soumis au régime de la mort qui œuvre dans le monde et nous rappelle toutes nos gravités et notre pesanteur. Mais comme le conclut la lettre de Paul que l’on vient de nous lire : « Si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants » (Rm 14, 9). Christ notre Roi, grâce lui soit rendue !

Portrait d'un rabbin, par Isidor Kaufmann, XIXe siècle. Domaine public.