Le fruit de la terre
Jos 5,9-12 / Ps 33 / 2 Co 5,17-21 / Lc 15,1-3 ; 11-32
On est étonné, quand on médite les premiers versets du Livre de Josué, d'entendre que le résultat de la bénédiction du peuple élu est que, dorénavant, il devra s'alimenter des produits de la terre, et que la manne qu'il avait pris l'habitude de recevoir gratuitement pendant quarante ans va cesser de tomber du ciel (cf. Jos 5,12). On pourrait imaginer le contraire : que le mystère de l'élection et la bénédiction qui l'accompagne procurent à l'homme un aliment céleste et le libèrent enfin de l'antique malédiction prononcée sur Adam, à la suite du péché originel, malédiction qui l'oblige, depuis, à trimer pour se nourrir et faire face aux nécessités de sa famille.
Pourtant, si nous poussons plus loin notre réflexion, nous nous rendons compte que tout cela n'est pas dépourvu de sens. Bien au contraire ! En l'occurrence, la bénédiction s'inscrit dans la perspective de l'incarnation, c'est-à-dire d'un retour à la terre et non pas dans celle d'une fuite vers un ciel, dont on attendrait qu'il pourvoie à tous nos besoins et nous comble de ses bienfaits. Il s'agit bien, pour être béni, d'assumer notre condition terrestre et non de nous leurrer en pensant qu'il nous est possible de vivre comme des anges, dégagés de toute nécessité. Il y a là une belle leçon d'humilité, puisque ce mot vient justement de la terre : humus en latin. J'aime cette simple prière qui dit : « Seigneur, toi qui as voulu assumer notre nature humaine, enseigne-nous à aimer notre condition d'homme. » Assumer sa condition d'homme, avec tout ce que cela implique, voilà la leçon qu'aura reçue le jeune aventurier dont saint Luc nous fait le récit au chapitre XV de son Évangile. Un tel apprentissage l'a obligé à risquer sa vie, à sortir de sa zone de confort, à jouer son va-tout et à se lancer dans une quête qui ne sera dépourvue ni de souffrances, ni de regrets, ni de doutes. Mais c'est ainsi que s'écrit une histoire vraie !
Le père de cet adolescent, on le voit, est un simple fermier. Ses ouvriers labourent ses champs et soignent son bétail (d'où le veau gras sera tiré, à l'heure du banquet de bienvenue). Comme la plupart des fils d'Israël, cet homme tire sa subsistance de la terre que le Seigneur a donnée à son peuple, afin qu'il la cultive pour qu'elle lui donne du fruit en abondance. C'est la vie des contemporains de Jésus et, durant des millénaires, les gens ont vécu de la sorte. Ils continueront jusqu'à l'aube du XXᵉ siècle : une époque que nos parents ou nos grands-parents ont encore bien connue. Pratiquement tout le monde vivait ainsi. La vie était simple : on reprenait le labeur de son père, on était élevé dans la même religion que lui, on épousait une fille du coin et l'on reproduisait un modèle de vie plus ou moins équivalent à celui dans lequel on avait grandi. Bien sûr, la société n'offrait pas autant de distractions qu'aujourd'hui, mais il n'est pas sûr que les gens aient été moins heureux pour autant. Néanmoins, ceux qui travaillent aux champs le savent : cette vie-là est difficile.
Ainsi que le signale Yuval Harari : l'accès au statut de cultivateur n'a pas forcément représenté un progrès dans l'histoire de l'humanité. On sait aujourd'hui que le choix de la vie grégaire s'est traduit par une forte augmentation de la mortalité ; simplement parce que le fait de vivre en communautés agraires a largement favorisé la propagation des maladies contagieuses, lesquelles décimaient parfois des populations entières. De ce point de vue, on comprend mieux le sens de la malédiction biblique par laquelle l'homme fut condamné à cette peine (cf. Gn 3,19).
Voilà, en tout cas, l'existence à laquelle le fils puîné veut échapper. On le comprend. Il cherche un accès plus immédiat au bonheur, une existence plus facile, des plaisirs plus nombreux et surtout l'illusion d'une liberté qui lui permettrait de faire tout ce qu'il veut. Qui n'a pas rêvé de cela dans sa jeunesse ? Il voudrait bien que la pitance lui tombe toute cuite dans son assiette, que la providence réitère pour lui le miracle d'une manne qui lui permettrait de vivre sans avoir à peiner. De fait, son désir est d'échapper à la terre et à ses contraintes, afin de jouir d'une vie paradisiaque où il lui suffirait de tendre la main pour cueillir un fruit délectable. Bien sûr, la vie se chargera de lui enseigner que les choses ne sont pas aussi simples. Le paradis terrestre est loin derrière nous, nous en avons été exclus et c'est à la sueur de notre front qu'il nous faut gagner notre pain. C'est en ce monde, en cette terre que l'homme doit creuser son sillon. Mais alors, cela signifie-t-il que nous devions jouer la terre contre le ciel ? Renoncer à lever les yeux vers les nuées et nous courber vers une terre qui requiert tout notre effort ? Non, bien évidemment.
Dès le commencement, dans la Genèse, l'homme créé par Dieu reçoit une double mission : le culte et la culture – le’aberah et leshamerah –, c'est-à-dire la mission de prendre soin du ciel, par le culte, et de la terre, par la culture. On dit que si Dieu a voulu que le premier homme soit un jardinier, c'est parce que c'est le seul travail que l'on exerce presque toujours à genoux. Quoi qu'il en soit, le ciel et la terre – je ne me lasserai jamais de le répéter – ne doivent jamais être opposés. Ce n'est pas en nous arrachant à la terre que nous pousserons mieux vers le ciel ; mais ce n'est pas non plus en nous coupant de la bénédiction du ciel que nous trouverons, en nous-mêmes, la sève vitale qui nous permet de croître. Voilà peut-être ce qu'aura compris le fils repentant qui regagne la terre de son père et celle de ses ancêtres. Le ciel est prodigue, mais il l'est en apportant l'onction à l'effort de l'homme qui, sans cela, travaillerait en vain. En effet, « si quelqu'un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s'en est allé, un monde nouveau est déjà né » (2 Co 5,17). Le monde ancien est celui où l'homme était induit soit à se perdre sur une terre misérable, soit à s'égarer dans un ciel illusoire. Le monde nouveau est celui où le Christ vient tout réconcilier en sa propre personne, renvoyant dos à dos ceux qui ne veulent pas participer au banquet des noces du ciel et de la terre, pour lequel on immole l'Agneau et on nous passe une bague au doigt.
C'est en cela que Jésus fait de nous, selon les mots utilisés par saint Paul : des ministres de la réconciliation (cf. 2 Co 5,18). Il dit aussi que nous sommes les ambassadeurs du Christ. Or, que fait le Christ ? L'apôtre répond lui-même à cette question : « En lui, Dieu s'est réconcilié le monde » (2 Co 5,19). Et ce que le Christ réalise de manière cosmique, chacun de nous est appelé à le reproduire dans la clôture de sa vie ou de son propre jardin secret : réconcilier le ciel et la terre, la dimension spirituelle et la dimension charnelle, la grâce d'en haut et l'humble ouvrage d'en bas. Il aura fallu un long détour au fils prodigue pour comprendre cela. Et ce détour lui fut un temps de grâce. Il lui a permis de comprendre ce que son frère aîné, qui n'a jamais transgressé aucun ordre du père, se montre incapable de comprendre. Bien souvent, il faut être privé de quelque chose pour en comprendre la valeur.
Telle est la raison pour laquelle il y a plus de joie, dans le ciel – et sur la terre ! –, pour un pécheur qui se repent que pour mille justes qui n'ont jamais péché (Lc 15,7). Celui qui a toujours accompli consciencieusement tous les préceptes de la loi est quelqu'un qui s'est habitué à faire fond sur ses propres mérites, entretenant l'illusion d'obtenir par lui-même son salut. Au contraire, celui qui risque ses talents et se lance éperdument dans la quête de la vérité, même s'il trébuche en chemin, saura le prix de sa récompense (Mt 25,14-30). En résumé : l'enseignement de l'Évangile ne se réduit pas à une morale frileuse et peureuse. Il s'adresse à des hommes et des femmes libres, mus par un amour qui ne reste peut-être pas toujours dans les clous, comme on dit, mais qui ne cesse d'être habité par une invincible espérance. Même le péché, s'il débouche sur le repentir, peut devenir un raccourci vers Dieu. L'errance de ce jeune homme lui a permis de saisir ce qu'est l'amour inouï de son père. L'enfant sage, lui, calfeutré dans le giron paternel, ne l'aura jamais compris. Telle est sa tragédie. Et nous, que sommes-nous prêts à risquer pour accéder à cette vérité ?
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