Le grain semé

L’homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 15ème dimanche du Temps Ordinaire

Is 55,10-11 / Ps 64 / Rm 8,18-23 / Mt 13,1-23

« Voici qu’un semeur sortit pour ensemencer son champ… » Une fois de plus, Jésus parle en parabole. Comme tout récit symbolique, la parabole ouvre le champ de l’interprétation au lieu de le clore. Elle est une invitation à penser, mais aussi à rêver, à s’attendrir ou à se souvenir. La parabole ne vieillit jamais : elle est toujours d’actualité. Et, de plus, elle s’adresse à chacun d’entre nous, car la situation qu’elle décrit est celle de tout homme qui s’efforce de la méditer. De l’histoire du semeur, dans ce passage de l’Évangile que certains exégètes considèrent comme tardif, Jésus donne une explication à ses disciples. Et, comme toute explication, celle-ci est en lien avec une situation concrète : en l’occurrence, celle de ses apôtres, à ce moment précis de leur vie. En sa sagesse, l’Église en a donné de nombreuses autres, eu égard aux multiples situations vécues par les chrétiens au long des siècles.

Outre la lecture dite tropologique — qui délivre un enseignement moral —, une autre approche de ce texte — appelée anagogique — désigne les choses dans leur signification éternelle, nous conduisant vers un sens plus élevé. Si Jésus se sert volontiers de la parabole dans ses enseignements, c’est que son message nous conduit toujours au-delà des limites de notre entendement. Dans cette même ligne, il existe plusieurs approches. Parmi celles-ci, je voudrais vous en proposer une qui me semble intéressante et qui, tout en respectant scrupuleusement le texte, nous conduit au-delà de sa simple compréhension textuelle.

Pour aller plus loin, je commencerai par évoquer la « Règle d’or » énoncée par Valentin Tomberg, un auteur mystique d’origine russe, auquel je suis très attaché. Cette règle, qui s’applique à la vie chrétienne dans son ensemble, s’énonce comme suit : « Ne perdas te ipsum, quærendo mundum; ne perdas Deum quærendo te ipsum; ne perdas mundum, quærendo Deum » ; ce qui veut dire : « Ne te perds pas toi-même en cherchant le monde ; ne perds pas Dieu en te cherchant toi-même ; ne perds pas le monde en cherchant Dieu. » Ce sont, en vérité, les trois grands risques de toute vie spirituelle : nous perdre nous-mêmes dans notre quête du monde ; perdre Dieu, dans notre quête de nous-mêmes ; et, enfin, perdre le monde dans notre quête de Dieu.

Se perdre soi-même dans le monde est le drame d’un grand nombre de nos contemporains. À la recherche effrénée d’un sens à leur vie, ils se dispersent dans un monde qui offre toutes les possibilités et dont Emmanuel Levinas disait que, s’il inspire un sentiment d’absurdité, ce n’est pas parce que la vie n’a plus de sens, mais, au contraire, parce qu’elle a beaucoup trop de sens possibles. « À quoi peut bien servir à l’homme de gagner le monde entier, s’il y vient à perdre son âme » (Mc 8,36). Perdre Dieu en se cherchant soi-même est le triste destin de ceux qui troquent leur foi en Dieu pour des croyances qui leur apportent un certain réconfort et qui calment momentanément la démangeaison de leur curiosité, comme le dit saint Paul (2 Tm 4,3). C’est le problème de l’enthousiasme qui soulève très vite, mais qui reste superficiel et ne produit pas le fruit escompté. Finalement, perdre le monde en cherchant Dieu signifie se distancier de la réalité présente, sous le prétexte de se réfugier en une « spiritualité » abstraite qui devient une zone de confort pour l’esprit. Mais prétendre aimer Dieu que l’on ne voit pas, sans aimer son frère que l’on voit, fait de nous des menteurs, comme nous le rappelle saint Jean (1 Jn 4,20). Notons que cette troisième dérive est la plus grave puisque le grain, ici, ne commence même pas à germer.

Or, voici qu’un semeur sortit pour ensemencer son champ. Une partie du grain est tombée dans les ronces ; celles-ci ont poussé et l’ont étouffée. Les ronces figurent la préoccupation pour le monde qui finit par empêcher tout éveil spirituel. L’homme reste prisonnier de ses aspirations et finit par devenir sourd à la voix de la véritable inspiration. D’autres graines sont tombées sur un sol pierreux, où elles n’avaient pas beaucoup de terre ; elles ont levé aussitôt, mais le soleil les a brûlées et, faute de racines, elles ont flétri. Ce sol pierreux est celui d’un cœur desséché, clos sur lui-même et imperméable à la grâce. Dans ce cas, l’homme peut s’illusionner en pensant qu’il porte rapidement du fruit, mais comme cela n’a pas de profondeur, les résultats sont finalement décevants. Il y a encore le grain qui est tombé sur le bord du chemin : les oiseaux — que Jésus associe à l’action du Mauvais — sont venus et ils ont tout emporté. Voilà la troisième dérive évoquée, celle par laquelle l’homme veut s’élever vers le ciel en se détachant de la terre et en oubliant qu’il est poussière. Il rêve de se perdre en Dieu ; mais l’homme n’est pas destiné à se perdre en Dieu, mais à se trouver en Dieu : avec toute sa réalité humaine et terrestre pour laquelle le Christ a versé son sang.

Résumons : dans cette lecture qui nous est proposée, les ronces représentent les pièges dans lesquels le monde veut nous attraper, la terre rocailleuse, la dureté du cœur fermé sur lui-même et les oiseaux qui emmènent le grain vers le ciel, le risque de perdre contact avec la réalité du monde présent. Voilà pour la figure du grain destiné à porter un fruit abondant mais condamné à la stérilité, lorsqu’on tombe dans l’un de ces trois pièges : qu’on se perde soi-même, qu’on se détourne de Dieu ou qu’on oublie le monde. Mais pour en finir avec cette belle métaphore, ajoutons encore ceci : où que tombe le grain et quels que soient les défauts de nos terres intérieures, ce n’est qu’en recevant la bénédiction du ciel qu’il aura une chance d’être fécondé et de germer. Il y faut l’eau de la grâce : celle qui est venue arroser nos champs et nos forêts ces derniers jours et dont la terre avait tant besoin. L’eau, c’est la vie ; la vie donnée en abondance. Venant du ciel, elle n’y retourne pas sans avoir fécondé la terre, écrit Isaïe (Is 55,11). Et cette même image abonde dans les psaumes : « Seigneur, tu visites la terre et tu l’abreuves, tes ruisseaux regorgent d’eau ; tu arroses les sillons, tu les détrempes sous les pluies et, sur ton passage, ruisselle l’abondance » (Ps 64,10-12).

Oui, la vie est le don de Dieu ; elle est présente en nous. Sa source est au fond de nous, dans une région si retirée que nous peinons à entendre son chant. John O’Donohue, prêtre et poète irlandais, évoque cela en des termes dont je voudrais me faire l’écho : « En tant que don de Dieu, la vie naît de ta plénitude : c’est le ruisseau qui emplit la coupe de ton cœur jusqu’à ce qu’elle déborde. Apprends donc à éveiller l’incroyable source d’amour qui gît en toi. Plus que tout, aime-la ! Chéris-la de tout ton être : c’est la meilleure part de toi-même, et la plus enfouie. Marche, des heures durant, dans les sous-bois de ton être le plus intime, à la recherche de cette résurgence qui murmure au fond de ta nature. »

Le manque d’amour endurcit nos terres intérieures. Incitons cette source souveraine ; et qu’elle surgisse dans la liesse. Écoutons les paroles de la Vierge de Lourdes à la petite Bernadette : « Remue la boue qui est au fond de toi afin que, peu à peu, apparaisse à tes yeux le filet limpide qui jaillit de ton âme. » Et que ces eaux miraculeuses viennent mouiller l’argile endurcie de nos cœurs anxieux. Le don le plus précieux que nous apporte la vie est la renaissance de ce ruisseau qui dort peut-être en nous, mais ne se tarit jamais. La réponse est là : inscrite dès l’origine. Être saint, c’est retrouver sa propre patrie, son lieu de première naissance, et puis, enfin, se reposer dans cette alcôve de communion que nous appelons l’âme…

« Moi, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine », dit joliment le Petit Prince. Mettons-nous à son école et cheminons, avec douceur et patience, vers cette source de l’être qui s’ouvre au fond de nous et dont nous ne cessons de naître à tout instant. C’est le prodige de la création perpétuelle qui se renouvelle en nous. Alors la terre sèche jouira de la Bonté du Jardinier de nos âmes, les ronces qui veulent nous enserrer céderont devant la poussée de la Vérité qui est plus forte que tout, et les oiseaux de malheur qui veulent nous bercer d’illusion et nous faire croire que nous sommes des anges retrouveront le chant de la Beauté qui fleurit en nos jardins. Alors, ce n’est pas en vain que le Semeur sera sorti pour répandre son grain. Alors les bienfaits du soleil et de la pluie se conjugueront pour qu’advienne le miracle de la vie en plénitude.

 

Hippolyte Lazerges — Autour de la fontaine en Afrique du Nord. Domaine public.