Le pain des anges
Is 55,1-3 / Ps 144 / Rm 8,35-39 / Mt 14,13-21
« Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer » (Is 55,1). J’aime particulièrement ce verset d’Isaïe : il est le meilleur antidote contre toute religiosité infectée par l’image d’un dieu mercantile. Car on ne le répétera jamais assez : la grâce ne s’achète pas et ne se mérite pas non plus ; c’est gratuitement qu’elle est donnée – ni avec des prières, ni avec de bonnes actions, ni avec de bonnes connaissances. D’ailleurs, les deux mots ont la même racine : gratia. On parle ici de l’eau, du vin et du lait : trois éléments symboliques dont la signification est riche et recouvre toutes les nécessités de la vie. Une légende raconte qu’au cours d’un voyage nocturne qu’il réalisa en extase, Mahomet arriva au temple de Jérusalem. Il était monté sur le dos d’une mule magique qui volait dans les airs et se nommait al-Baraq. Là, les anges l’attendaient. À son arrivée, ils lui proposèrent de choisir entre trois coupes : la première contenait de l’eau, la deuxième, du vin et la troisième, du lait. La coupe est un symbole du destin et accepter celle qui nous est offerte, c’est accepter la voie où nous devrons marcher. Jésus demande à Jacques et à Jean : « Pouvez-vous boire à la coupe où je vais boire ? » (Mt 20,22).
On pourrait voir dans la légende des trois coupes une triple alternative… Mais le secret qu’elles renferment n’est-il pas dans le fait qu’il ne faille pas les séparer ? L’eau représente le don initial de la vie qui est en gestation et qui jaillit de sa source dans toute sa pureté originelle ; le vin – qui est le sang de la terre – est le signe de l’accès à un degré supérieur de conscience, souvent décrit, dans la littérature spirituelle, comme une sorte d’ébriété ; quant au lait, il est le signe de la grâce qui émane directement du sein de Dieu, auquel nous sommes appelés à nous sustenter directement, comme l’expérimenta Bernard de Clairvaux dans une vision qu’il eut vers la fin de sa vie. On peut donc y lire un triple sens : celui de la purification, celui de l’illumination et celui de l’union intime à Dieu, qui sont les trois degrés de la vie mystique mis en évidence en Orient comme en Occident. Par conséquent, il faut peut-être choisir les trois coupes à la fois, car, en vérité, elles sont indissociables. D’ailleurs, le passage d’Isaïe ne demande pas de choisir : il offre tout !
Fidèle à la mentalité juive qui est toujours très figurative, Jésus a constamment recours à des réalités visibles pour décrire les mystères invisibles et il affectionne particulièrement les images tirées des biens de la terre dont nous nous sustentons. « Écoutez-moi bien, et vous mangerez de bonnes choses, vous vous régalerez de viandes savoureuses » (Is 55,2). Le salut est lui-même figuré par un banquet où nous trouverons une joie sans mesure. On le voit, le Seigneur n’est pas ennemi des plaisirs que nous procure cette existence, à condition, bien sûr, de ne pas les isoler de ce qui constitue leur fin dernière : faire déboucher notre vie présente sur celle qui nous attend, au-delà de cette existence, et qui nous apportera la pleine satisfaction de nos désirs. L’exemple le plus immédiat de cette libre relation à la nourriture, sur laquelle s’appuie le grand pédagogue qu’est Jésus, nous le trouvons au cours des noces de Cana. Pour terminer la noce, le Maître ne change pas moins de six cents litres d’eau en vin. Reconnaissons qu’il n’est pas allé avec le dos de la cuillère.
On rappelle d’ailleurs cette vérité dans le rituel du mariage, tel qu’il est pratiqué par les Juifs. Les époux reçoivent une coupe de vin qu’ils vont partager, avant que celle-ci ne soit brisée, pour signifier que personne d’autre n’aura part à cette communion d’amour qui leur est réservée. Or, la coupe est remplie par le rabbin de telle manière qu’elle déborde largement sur le plateau d’argent qui la soutient. Cela figure justement l’abondance des biens reçus de la main généreuse du Créateur. Sans aliment, l’homme ne peut pas se maintenir en vie… Or, le respect de cette vie présente est l’annonce incarnée de celle que nous posséderons dans le ciel, celle que nous embrasserons dans un corps glorieux qui n’est pas autre chose que le corps actuel, transfiguré dans la lumière de la résurrection. On le voit une fois de plus : les deux mondes ne doivent pas être séparés ou considérés comme étant ennemis. « La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse pour toutes ses œuvres » (Ps 144,9). En sa bonté, Dieu procure ce dont elles ont besoin à toutes ses créatures. « Le Seigneur prépare la pluie pour la terre ; il fait germer l’herbe sur les montagnes. Il donne la nourriture au bétail, aux petits du corbeau qui la réclament », chante le psaume (Ps 104,14). Les yeux des hommes sont tournés vers le Seigneur. C’est là l’expression de leur besoin et lui ouvre la main pour y répondre.
Mais Jésus le rappelle : « L’homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4,4). Nous vivons aussi de la parole qui jaillit de la bouche de Dieu et nourrit notre âme, notre esprit et notre cœur. Les différents niveaux de notre être ne doivent pas non plus être séparés. Jésus ne le fait jamais : il prend l’homme dans tout ce qu’il est et vient au-devant de son désir, même lorsque celui-ci est vécu de manière équivoque, comme dans le cas de Marie-Madeleine, au moment de sa rencontre avec le Sauveur. L’Évangile d’aujourd’hui nous dit qu’il fut saisi de compassion envers ceux qui l’entouraient. Il est saisi de compassion lorsqu’il voit les nécessités de son peuple et qu’il y répond sans délai. Et ces nécessités sont, inséparablement, d’ordre matériel et spirituel. En le faisant, il nous donne l’exemple, pour que nous aussi nous imitions sa générosité envers ceux qui sont dans le besoin. « Donnez-leur vous-mêmes à manger », dit-il à ses disciples déconcertés (Mt 14,16). C’est à chacun de nous d’avoir soin de nos frères. On ne peut pas se contenter de prier pour que quelqu’un le fasse. Le pauvre est là, à notre porte. Il dépend de nous qu’il ne reparte pas les mains vides.
« Mais nous n’avons là que cinq pains et deux poissons » (Mt 14,17). C’est aussi ce que nous pourrions dire à celui qui nous convoque au défi de la charité. Et il nous répondrait : « Apportez-les-moi. » Nos pauvretés ne sont pas un obstacle à ce que nous entrions dans la geste divine envers l’humanité. Le peu que nous avons, lorsque nous l’offrons de sa part, Dieu le fait fructifier. Trop souvent, nos propres limitations nous servent d’excuses pour nous enfermer dans un comportement égoïste. Mais il ne faut pas oublier que la mesure dont nous nous servons sera aussi utilisée pour nous (Mt 7,2). Chaque fois qu’est vaincue cette peur fondamentale – celle de ne pas avoir assez –, le Royaume de Dieu se manifeste au milieu de nous. « Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. »
Bien sûr, il ne suffit pas d’attendre le grand soir, comme si les égoïsmes allaient soudain se résoudre par eux-mêmes. Depuis le temps que nous suivons son histoire, nous savons que la nature humaine a de fortes chances de nous décevoir, sitôt qu’elle est livrée à elle-même. Il ne s’agit pas de nous illusionner en pensant que nous allons bâtir le Royaume des cieux et que, pour cela, il suffit d’en appeler à la bonne volonté des gens. D’ailleurs, dans la Bible, l’expression « royaume des cieux » n’est jamais associée au verbe « bâtir ». Le royaume se reçoit, comme la Jérusalem céleste qui descend du ciel, même s’il nous appartient de favoriser les conditions de réception de cette grâce venue d’en haut. Avant d’être un problème politique ou économique – et sans nier ces dimensions indispensables –, l’amélioration des conditions de vie sur cette terre est, avant tout, une question d’ordre moral et spirituel.
C’est dire – puisque nous connaissons le chemin – que cette délivrance promise n’ira pas sans sacrifices, sans renoncements à nos avantages ; elle n’ira pas non plus sans souffrances. Saint Paul, qui est bien placé pour le savoir, ne le cache pas à ceux qui l’écoutent : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? La détresse ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? Le dénuement ? Le danger ? Le glaive ? En tout cela nous sommes les vainqueurs ! » (Rm 8,35). Et nous le sommes simplement parce que nous participons au triomphe du Christ qui a vaincu le monde : celui de l’injustice et de l’impiété. Ces eaux vives qui jaillissent du cœur de Dieu, personne ne pourra nous en séparer, puisqu’elles ne dépendent pas de nous, mais de lui. Elles jaillissent pour tous les hommes qui vivent sous le ciel et savent que, sans cette rosée, la terre ne sera jamais qu’un désert.