Le sacré et le saint
1 R 19,9-13 / Ps 84 / Rm 9,1-5 / Mt 14,22-33
Aussitôt après, Jésus invita ses disciples à monter dans la barque et à passer sur l’autre rive. Ce passage sur l’autre rive, qui apparaît si souvent dans l’Évangile – pas moins de seize fois, entre les quatre Évangiles – ne doit pas être compris comme un simple déplacement géographique : il a, de toute évidence, une portée symbolique. En faisant passer ses disciples sur l’autre rive, à chaque fois Jésus les invite à découvrir quelque chose de nouveau ou à considérer les mêmes choses, mais d’un point de vue différent. C’est à chaque fois une petite conversion qui leur est proposée, un dépassement de leur propre point de vue, un pas de plus en direction du mystère. C’est aussi ce que signifie « traverser les grandes eaux », dans le Yi Ching, livre de sagesse taoïste. Une fois de plus, avec cet Évangile, nous passons donc d’une rive à l’autre. Ces changements de paradigmes sont nombreux dans l’Évangile : l’enseignement de Jésus vient tout réformer. Or, l’un de ces changements – celui qui est sous-jacent aux lectures d’aujourd’hui – nous invite à passer du domaine de la sacralité à celui de la sainteté.
Cette traversée des eaux tumultueuses a profondément marqué l’esprit des apôtres. D’un côté le monde de la sacralité : celui dont procède toute religion ; de l’autre celui de la sainteté dont le Christ vient inaugurer le règne. Deux termes que l’on a souvent l’habitude de considérer comme synonymes. De fait, on utilise volontiers l’un pour l’autre comme s’ils étaient équivalents : par exemple, on parle de la Sainte-Trinité, mais du Sacré Cœur. Or, nous voici invités à méditer sur ce qui distingue ces deux termes. Et – nous allons le voir – le même sujet apparaît dans chacune des trois lectures que nous venons d’entendre, ainsi que dans le psaume qui les accompagnait. Quatre fois, le Seigneur nous met en garde.
Alors comment définir l’un et l’autre ? En premier lieu, voici une distinction très simple : la sacralité appartient au domaine du religieux, tandis que la sainteté appartient au domaine de Dieu. Le chemin, c’est la religion ; le terme du chemin, c’est Dieu. Le domaine de la sacralité est celui du mouvement de l’homme qui tend vers Dieu ; le domaine de la sainteté est celui du mouvement de Dieu qui s’approche de l’homme. Nous avons donc, d’un côté un mouvement ascendant : celui de l’homme qui cherche à sacraliser sa vie ; et, de l’autre côté, un mouvement descendant : celui de Dieu qui vient sanctifier notre vie.
Les deux mouvements sont radicalement différents. Mais sont-ils contradictoires ? Certainement pas ! Si leurs points de départ sont diamétralement opposés, c’est pour qu’ils s’avancent à la rencontre l’un de l’autre. Le Psaume 84, que nous venons de chanter, nous dit que l’un naît de la terre et que l’autre se penche du ciel. Cette rencontre de l’un avec l’autre est l’un des thèmes fondamentaux de la vie chrétienne. Ici, c’est la sacralité qui naît de la terre et veut atteindre le ciel ; et c’est la sainteté qui se penche du ciel et déverse ses bienfaits sur la terre. En vérité, les deux sont nécessaires et l’un ne pourrait subsister sans l’autre. La religion et ses rites sacrés ne seraient rien s’ils n’étaient habités par la sainteté de Dieu, rien qu’un effort inutile de l’homme anxieux qui cherche à édifier ses propres tours de Babel, en espérant toucher le ciel. Quant à la sainteté, que serait-elle pour nous, si nous ne pouvions en concevoir la grandeur et l’éclat, grâce aux formes sacrées qui nous permettent d’inscrire de manière visible ce mystère dans nos vies.
Dans le premier Livre des Rois qui nous parle du prophète Élie, tout cela est exprimé de la manière la plus claire. On nous dit, en substance, que la demeure de Dieu n’est pas dans la sacralité, mais qu’elle se trouve dans la sainteté. Le sacré est revêtu d’un caractère inquiétant : Rudolf Otto dit que l’expérience du sacré inclut toujours un double aspect : d’un côté l’expérience d’une fascination, mais aussi celle d’un effroi irrépressible (fascinans et tremendum, selon l’expression consacrée). Le sacré attire, mais il tient à distance. Et c’est pourquoi le feu est, dans la plupart des religions, le symbole privilégié du sacré. La lumière et la chaleur du feu nous fascinent, lorsque nous sommes perdus dans l’obscurité ou dans le froid ; mais en même temps elles nous tiennent à distance, car à trop s’en approcher, on s’y brûle. Le feu est attirant, mais il fait peur aussi ; il nous fascine, mais on le craint. Pourtant, le Seigneur n’était pas dans le feu ; il n’était pas non plus dans le tremblement de terre ou dans l’ouragan. Dans aucun de ces trois éléments toujours présents dans le domaine du sacré : ni dans les eaux déchaînées de la tempête, ni dans les secousses de la terre, ni dans le feu rugissant. Mais sa présence se manifeste dans le quatrième élément, le plus intangible, le plus ténu, le plus délicat : le murmure d’une brise légère. Le royaume des cieux ne vient pas de manière à frapper les regards, dira Jésus (Lc 17,20).
Cette même distinction entre sacralité et sainteté, entre religion et foi, revient encore chez saint Paul, dans cette épître aux Romains que nous venons d’entendre. Il y parle des Juifs en disant : ce sont eux qui ont la véritable religion : ils ont les patriarches, ils ont les alliances, ils ont la loi, ils ont le culte : tout ce qu’il y a de plus sacré, tout ce qui fait la substance d’une religion. Et pourtant, le moment venu, ils n’ont pas su discerner la sainteté de celui qui se manifestait au milieu d’eux. Un voile couvre leur cœur. Ils n’ont pas su reconnaître le Saint des saints, lorsqu’il s’est dévoilé.
Enfin, dans ce récit fantastique de la marche sur les eaux, nous nous retrouvons à nouveau plongés dans le domaine du sacré : voici à nouveau les éléments de la nature qui nous font frissonner, face à leur incommensurable puissance. Pris de panique, les Apôtres se mettent à crier. « Ils croyaient que c’était un fantôme », précise Matthieu. Et Pierre qui, à l’instar de tous les hommes, veut faire l’expérience du sacré s’exclame : « Seigneur, si c’est toi, permets-moi de marcher aussi sur les eaux. » Et le Seigneur y consent ; mais Pierre s’enfonce. À trop s’approcher du sacré, sa conscience vacille. Mais soudain, Jésus entre dans la barque et les éléments se taisent. « C’est moi, n’ayez pas peur ! » (Jn 6,20). La présence de la sainteté est aussi la présence de la paix, de la tranquillité et du silence. À considérer tout cela, on pourrait penser que la sacralité est mauvaise, qu’elle est source de confusion ou de trouble. Ce qui est vrai, c’est que l’expérience du sacré est toujours ambivalente : le sacré peut être le langage de la sainteté ; mais il peut aussi véhiculer ce qu’il y a de pire, de plus effrayant. La violence aussi peut être sacralisée. Pensons, par exemple, à la sinistre liturgie des parades militaires, par lesquelles les hommes assoiffés de sang démontrent leur puissance.
Alors quoi ? Notre religion nous détournerait-elle de Dieu et de sa sainteté ? Lorsqu’elle nous laisse croire que Dieu est dans les signes spectaculaires – dans l’ouragan ou dans le feu –, il est vrai que la religion peut nous éloigner de Dieu. L’erreur serait de faire de la religion une idole et de tomber dans ce péché stigmatisé par la Bible. Ce n’est pas la religion qui nous sauve : c’est le Christ en sa sainteté qui prend place dans notre barque et tranquillise nos inquiétudes, même – et surtout – nos inquiétudes religieuses. Est-ce la beauté de notre religion, la splendeur de nos liturgies, de nos icônes ou de nos chants, qui nous ouvriront les portes du paradis ? Certainement pas ! Tout cela n’est rien que la réponse de l’homme ébloui face à son Dieu qui vient. Les religions sont sans doute parmi les plus belles choses qui soient. Mais elles n’en demeurent pas moins des créations humaines. Jésus n’est jamais venu fonder une nouvelle religion. Il avait la sienne ! Celle que ses parents lui avaient transmise. Lui est venu nous enseigner à adorer en esprit et en vérité (Jn 4,23). Il est venu nous libérer du poids des prescriptions religieuses qui ne faisaient que favoriser la prétention des hommes d’assurer leur propre salut.
Mais l’erreur contraire existe aussi : c’est celle d’un Luther, qui voulut faire main basse sur toute religion, pour ne garder que la seule foi en Dieu et son unique sainteté. Pourtant, la religion ne peut pas et ne doit pas être évacuée ! L’histoire le démontre : aucun peuple, à aucune époque, n’a pu vivre sans elle. Ainsi que l’enseignait Jung, l’homme est structurellement religieux : cela fait partie de sa nature profonde. Ainsi, dès les premières générations de chrétiens, la révélation a éveillé dans le cœur des croyants la nécessité de s’exprimer par un langage religieux, puisqu’il n’existe pas d’autre moyen d’entrer en relation, de manière vitale, avec ce qui nous dépasse.
Pour le dire en d’autres termes : la foi a besoin de la religion, autant que l’âme a besoin du corps. Vouloir abandonner le champ de la religion au profit de celui de la « spiritualité » n’est, en définitive, qu’une nouvelle version de ce rejet du corps trop longtemps prêché. Le corps, avec son poids, ses résistances, son opacité, sa faiblesse et, bien sûr, son inévitable mortalité. Mais aussi avec toute sa beauté ! En vérité, si le corps sans âme n’est qu’un cadavre, l’âme sans corps, elle, n’est qu’un fantôme. Si la foi est l’âme de la religion, la religion, transfigurée par la sainteté, est le corps de la foi. Un corps dont nous avons besoin, Dieu en soit loué !