Le sacrement du frère

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 23e dimanche du Temps Ordinaire

Ez 33, 7-9 / Ps 94 / Rm 13, 8-10 / Mt 18, 15-20

Notre condition de chrétiens nous place sur les remparts de la cité. Le Christ ne nous retire pas du monde, mais il nous donne un mandat spécifique : celui de veiller sur lui, puisqu’il l’a tant aimé qu’il a donné sa vie pour lui (Jn 3, 16). De fait, nous sommes tous embarqués sur le même navire, mais – comme le remarque Valentin Tomberg – certains ont la mentalité du passager qui se contente de jouir tranquillement de sa croisière, et d’autres ont la mentalité de l’équipage qui maintient le cap et veille à la bonne marche du vaisseau. Les chrétiens, normalement, devraient se recruter parmi ces derniers. Les membres de l’équipage sont investis de fonctions spécifiques et variées : il y a ceux qui tiennent le gouvernail, ceux qui veillent au bon fonctionnement des machines, ceux qui se chargent du service à bord, ceux qui savent lire les cartes et vérifier la route ; il y a aussi ceux qui, du haut de leurs vergues, scrutent les horizons et préviennent de l’approche d’un écueil ou d’une tempête.

« Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël », annonce le Seigneur au prophète Ézéchiel (Ez 3, 17). Nous pouvons considérer celui-ci comme la préfiguration d’un disciple du Seigneur qui nous appelle à être attentifs : « Apprenez à lire les signes des temps ! » On peut en déduire que notre rôle est d’assumer cette vocation de guetteurs. Mais en quoi consiste cette tâche ? Outre le devoir d’avertir nos compagnons de route des périls qui sont fréquents en cette haute mer où nous naviguons, une autre fonction importante est impartie à ceux qui portent leur regard au loin : celle de guetter le moment où la lumière du Royaume commencera à poindre sur le monde.

Quoi qu’il en soit, nous sommes responsables les uns des autres. L’Église voulue par Jésus est la figure emblématique de cette réalité où personne n’obtient son salut tout seul. Le sort des uns dépend aussi de celui des autres et c’est ensemble que nous marchons vers le Royaume. Cela peut sembler prétentieux d’octroyer une telle responsabilité aux chrétiens plus qu’à tout autre homme, mais c’est bien ce que nous affirmons, lorsque nous disons que la vocation de l’Église est d’être un signe et un moyen de salut pour l’ensemble de l’humanité. Car il n’est, sur la terre et sous les cieux, d’autre nom par lequel nous puissions être sauvés que celui de Jésus-Christ. Une fois de plus, tous n’en ont pas forcément conscience, mais chacun des hommes vivant en ce monde – par le simple fait d’être fils de Dieu – est l’objet de ce salut que le Christ a conquis de haute lutte et dont personne n’est exclu. Telle est notre espérance ; telle est aussi notre responsabilité.

Mais cela ne se fait pas de manière automatique. Ce que le Christ a obtenu pour l’ensemble de l’humanité doit être relayé par chacun d’entre nous, afin de devenir une réalité concrète en ce monde, un signe patent de sa présence et un moyen dont il se sert pour toucher tout le monde. Nous portons tous la responsabilité du mal qui se fait autour de nous et auquel nous participons de manière passive, lorsque nous sommes infidèles à notre mission de guetteurs. « Si tu ne dis pas au méchant d’abandonner sa conduite mauvaise, lui mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang » (Ez 3, 18). Comme l’affirme le starets Zozime, dans Les frères Karamazov : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres. » On trouve d’ailleurs un reflet de cette attitude dans la Bible : victime de nombreuses atrocités, le peuple élu s’accuse et demande pardon à Dieu, convaincu qu’il est responsable de ce qui lui arrive. Et si nous avons ainsi une accointance implicite avec le mal, cela signifie qu’il nous incombe d’y remédier.

L’ennemi – et en particulier celui que nous hébergeons en nous – doit être surveillé. C’est exactement l’origine du mot « évêque ». Epi-scopos signifie « voir au-dessus », pour que le champ de vision s’élargisse et que l’on puisse porter son regard plus loin. Cela peut signifier, par exemple, ne pas enfermer le pécheur dans sa faute actuelle, ne pas l’encercler dans l’étau des circonstances, mais avoir toujours une longueur d’avance sur le chemin de la miséricorde et ne jamais oublier qu’il vaut bien plus que le méfait où il s’est laissé entraîner. Cela veut dire aussi : s’efforcer d’entrer dans le regard de Dieu qui voit toujours au-delà des apparences et n’ignore rien de ce qui doit venir. C’est en lui, dont la demeure se trouve hors du temps, que nous pouvons ancrer notre espérance, afin de ne pas nous laisser emporter par les flots mugissants : les modes, les idéologies ou les opinions de tout bord. « Acclamons notre Rocher, notre salut ! » Car Dieu est véritablement un rocher : il est garant de la stabilité et ne se laisse pas ballotter par les événements, puisque sa vue se porte au-delà des horizons de l’histoire que nous ne découvrons que peu à peu.

C’est pour cela qu’on nous avise de ne pas fermer notre cœur comme aux jours du désert (cf. Ps 94, 8), c’est-à-dire de l’épreuve. Là, en effet, le peuple de Dieu a souvent perdu confiance. Et c’est cela, fermer son cœur. Se convaincre que rien ne pourra modifier les circonstances contre lesquelles nous nous heurtons et se barricader, se cuirasser, afin de se protéger des risques inhérents à la vie. Ce n’est pas ainsi que l’on construit la communauté du salut.

Car s’il existe une conspiration du mal, ce sont les prémices de la communion des saints que nous devons lui opposer. Seule une telle disposition au bien pourra sauver le monde et venir à bout des insanes manœuvres de l’Adversaire. L’amour suffit, quand il est bien compris. « L’amour ne fait rien de mal au prochain. Donc, le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour » (Rm 13, 10). Il incarne la liberté des enfants de Dieu. Il se passe de lois puisqu’il accomplit toute loi en la menant à sa perfection. L’amour consacre l’autre comme fils de Dieu, car cette réalité, dans le monde, doit être avalisée pour s’incarner pleinement et prendre forme ici et maintenant. C’est cela le sacrement du frère : celui qui confère à l’autre sa pleine dignité, son droit inaliénable à exister tel que Dieu l’a fait.

Par conséquent, dit saint Paul, « n’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi » (Rm 13, 8). Seul l’amour peut inverser la loi qui régit nos rapports et qui est trop souvent celle du profit, même s’il s’agit d’un profit spirituel. L’amour veut nous exposer : c’est ainsi qu’il met notre foi à l’épreuve et qu’il nous pousse à prendre part au Grand Œuvre inauguré par le Christ et totalement accompli en lui. Être des artisans de paix, des hérauts de la justice, des messagers de l’amour qui ne craint rien, afin de pouvoir nous présenter confiants devant Celui qui scrute les reins et les cœurs.

Concrètement, pour restaurer ce tissu social où le péché a opéré de graves déchirures, le Christ nous donne une méthodologie : « Si ton frère a commis une faute contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain » (Mt 18, 15-17). Construire la communauté de l’amour a ses règles. C’est toujours le rapport personnel qui vient en premier. Là où l’amour réunit des êtres humains, Dieu qui est la vérité se fait présent : « En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Dans le miroir de l’amour, nous reconnaissons nos erreurs et nous pouvons nous corriger mutuellement. On appelle cela la correction fraternelle. Il est là, le germe de la communauté. Toute relation bâtie sur le mensonge – ou l’occultation de la vérité – portera un fruit amer pour l’ensemble et, de proche en proche, risquera de contaminer tout le corps. Mais, si le mensonge est contagieux, la vérité, elle, est irradiante. Elle opère même à distance par des moyens qui nous échappent, afin d’illuminer les ténèbres de nos esprits ou de nos cœurs. C’est ainsi que la communauté qui se forme est basée sur des relations vraies, établies entre ses membres. Comme des mailles qui s’assemblent, les vérités sauvegardées par chacun s’unissent les unes aux autres, pour élaborer le tissu de cette société que nous formons et qui, ainsi, annoncera déjà celle des saints.

Famille de paysans dans un intérieur, 1642, œuvre attribuée à Louis Le Nain ou à Antoine Le Nain. Domaine public.