Réussir sa vie

  • Fr. Guy

Vertus humaines et espérance

Général Pierre Gillet, Les forces morales. Les clefs de la réussite. Éditions du Cerf, 2025, 261 pages.

Un livre bien étrange sur les rayons de la bibliothèque d’un religieux puisqu’il est écrit par un général français. Mais son éditeur – Le Cerf – me rassure ainsi que le sujet : « Les vertus cardinales (prudence, justice, force et tempérance). » Le traité de ces vertus me rappelle le temps très lointain et à jamais révolu où je lisais la « Secunda secundae » de notre cher Thomas d’Aquin.

Et voilà que de nos jours un militaire haut gradé s’empare de ce sujet et en fait les clefs de toute réussite, y compris militaire.

De fait, ces vertus sont bien connues. Selon notre auteur, « il est impératif de se souvenir des presque deux mille quatre cents ans de sagesse pratique qui ont fait de l’homme le seul acteur de son bonheur ou de son malheur. » Bien sûr, le Général pense à Aristote, maître en ce domaine de Thomas. Mais le disciple va plus loin que son maître.

Selon Thomas, seules les vertus théologales sont indispensables à créer le bonheur de l’homme (relisons 1 Co 13). Aristote, comme notre Général, vise une perfection terrestre et humaine assurément indispensable à la survie de l’humanité. Mais cette sagesse ne débouche pas sur l’au-delà. Souvenons-nous du Sermon sur la Montagne : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Il est surprenant que notre auteur militaire cite Jeanne d’Arc, non pas comme un modèle spirituel, mais comme une femme que la pratique des vertus cardinales a conduit à un succès stratégique, la défaite des Anglais face à Orléans. Elle a su développer ses forces morales sans qu’elle ne fût experte en génie militaire. Cette victoire est à la portée de tous ceux et celles qui sont prudents, justes, forts et tempérants. Notre monde n’a pas besoin d’exploits guerriers et de parades militaires. Mais il doit oser les forces morales. C’est l’objectif de ce livre, écrit pour tous et toutes. La vraie victoire est au bout de ce chemin.

Les vertus cardinales, ou forces morales, selon notre auteur, sont donc des auxiliaires indispensables à l’agir humain sous toutes ses formes : individuelles et collectives. Elles éclairent et encadrent toute notre vie.

Évidemment, le Général Gillet destine d’abord son livre à ses collègues et subordonnés militaires. Mais le fait qu’il soit édité au Cerf, un éditeur généraliste d’orientation catholique, indique bien que sa visée est plus large. Elle concerne tous ceux et celles qui veulent réussir leur vie. Je note ces lignes qui achèvent l’introduction de son livre : « Les forces morales sont formées d’un quadrige de quatre chevaux fougueux. Ils nous conduisent sans doute sur le chemin de la réussite, pas n’importe laquelle, celle de notre vie. »

J’en arrive à quelques éléments de la conclusion de ce livre qui n’a pas fini de nous surprendre. Même un poème de la petite Thérèse figure dans les dernières pages. Par ailleurs, un discours sur Dieu trouve aussi sa place. Ce qui pourrait m’inviter à relativiser l’approche exclusivement humaine des forces morales qui sont le thème de cet essai. Mais avant d’esquisser mes propres conclusions, donnons encore la parole à notre Général en nous référant à des extraits de son chapitre final.

Deux mots suffisent pour caractériser les forces morales : l’amour et la liberté.

L’amour éduque la volonté. Il lui arrive même de nous parler de Dieu. Au-delà de notre héritage terrestre, pourquoi faudrait-il que notre espérance se réduise au néant ? Nous amassons ici et maintenant des trésors sans nous soucier de la seule Rencontre : DIEU. Le sens profond de notre vie repose soit sur la finitude, soit sur l’éternité. D’un côté des biens périssables, de l’autre la béatitude. Mais quel amour domine notre vie ?

La liberté, elle, est une ascension continue vers un bien. Mais sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? On peut parfois en douter.

La victoire et la défaite dépendent de notre manière de réagir. Et si la victoire et la défaite n’étaient que le résultat de notre vraie liberté et de notre amour du bien ?

Parvenu au terme de ma lecture, je me dis que notre Général est un homme de qualité. Il veut le Bien ; il aime ce qui est juste et croit au succès des valeurs de base. Certains ne supporteront pas son discours moralisateur et tourneront en dérision son optimisme et son espérance. Dans un monde qui va mal, ces fadaises sont ridicules. D’autres interventions sont nécessaires pour faire advenir l’amour et la justice. Mais toutes ne sont pas recommandables. Monsieur Trump a les siennes auxquelles je n’adhère pas. Laissons donc une chance à notre Général et espérons que, grâce à la pratique des vertus cardinales, notre monde se remettra debout. Nous attendons ce réveil.

Hier soir, KTO diffusait Le Mystère des Saints Innocents. Un poème en prose de Péguy où Dieu prend position sur les vertus. Un moment agréable, très rare sur ces ondes. Dieu ne parle pas des vertus cardinales. Il ne connaît que les théologales : la foi, la charité et la petite fille espérance, petite sœur des deux premières, souvent grandiloquentes, vantardes et vaines. Je recommande ce poème de notre cher Charles Péguy à ceux et celles qui ne supportent pas la suffisance de notre Général. Il y a réussite et réussite : celle de Monsieur Lambda et celle des Saints Innocents.

Cette image a été créée avec l'aide de DALL·E.