Un cœur attentif
« Le Seigneur apparaît en songe à Salomon et lui dit : demande ce que je dois te donner. » Quelque chose retient mon attention dans cette formulation : le Seigneur demande à Salomon ce qu’il doit lui donner… En général, lorsqu’on souhaite offrir notre aide à quelqu’un, on lui demande ce qu’on peut faire pour lui, non pas ce qu’on doit faire. Dieu serait-il contraint à agir de telle ou telle manière ? S’il l’était, il ne le serait que par lui-même, en vertu de cet amour infini qui l’anime et dans lequel il s’offre tout entier. Tel est son Saint-Désir… Et si « noblesse oblige », celle du Tout-Puissant — qui surpasse tout ce que nous pourrions imaginer — l’engage à ne point mesurer sa générosité. Mais ce qui est ici mis en exergue, ce qui est interrogé, c’est le désir de Salomon. Car tous, nous recevons de Dieu dans la mesure de notre désir. Lui seul peut éventuellement limiter l’action du Père, puisqu’il ne force jamais notre porte et se sert toujours de notre mesure pour nous abreuver, lui dont la source est intarissable.
Et la question adressée à Salomon, Dieu nous la pose aussi. Ce qu’il s’agit de mettre en valeur, c’est la teneur de notre désir le plus profond. Car c’est là que le Seigneur nous attend. La seule manière de connaître le Saint-Désir de Dieu est de connaître notre plus intime aspiration : celle qui a été gravée en nous par la main du Créateur et qui, malheureusement, se diffracte, en passant par le prisme de notre conscience, en une multitude de souhaits, parfois contradictoires. Mais, à travers cette véritable forêt vierge — et pas toujours si vierge, d’ailleurs —, il nous faut rejoindre le centre de notre désir. C’est là que commence le chemin, à la rencontre de ce qu’il y a de plus vrai en nous. C’est ainsi que nous saurons ce que Dieu attend de nous ; car il veut que sa volonté s’unisse à la nôtre de manière si intime qu’il devienne impossible de les distinguer l’une de l’autre.
Et voici le désir de Salomon qui s’exprime avec une admirable lucidité : « Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple » (1 R 3,9). « Posséder un cœur attentif », voici peut-être la meilleure formule de la sagesse. En effet, la sagesse est une connaissance cordiale, une connaissance donnée par l’amour et qui rend le sage infiniment présent à celui qui se tient en face de lui. Cette concentration de l’attention au point le plus intime est quelque chose qui surpasse l’entendement et ouvre la possibilité d’une rencontre où Dieu se fait discrètement présent. C’est ce que les Pères nommaient le don de « cardiognosie » : la connaissance du cœur. C’est peut-être le don le plus précieux, le seul qui est à même de « mettre le cœur à nu », afin de l’aider à devenir l’écrin d’une sainteté qui vient s’enchâsser en lui, comme une pierre précieuse sur l’anneau travaillé par le joaillier.
Le cœur est le siège de la présence à l’autre, de la conscience et de la profondeur du désir qui nous habite et nous délivre de nous-mêmes. C’est cela, le secret d’un cœur sage et intelligent. Le sage n’est pas celui qui sait tout, il est celui qui écoute, qui comprend et qui respecte. Celui qui voit toujours un maître dans chaque personne qui s’approche de lui. Il n’est pas celui qui statue ou qui arbitre, celui qui s’interpose au jugement de Dieu, cherchant à arracher l’ivraie de son champ. Il est celui qui tire de son trésor de l’ancien et du nouveau : de l’ancien pour le recycler et du nouveau pour le faire fructifier. Celui qui procure la paix…
Henri Atlan raconte une très belle histoire qui illustre cela. Dans un village de Judée, deux frères — Rubén et Benjamín — sont en train de se disputer. Le ton monte et la violence atteint un tel paroxysme que l’on craint de les voir s’entre-tuer. On court chercher le rabbin, qui a la réputation d’être un sage. Interrompant sa lecture de la Torah, celui-ci s’approche des deux malheureux et leur demande quelle est la raison d’une telle colère. Rubén explique, en écumant, que son frère l’a outragé et que cela justifie sa réaction. Et le rabbin lui dit : « Oui, tu as raison, je t’approuve… » Intervient alors Benjamín, qui s’écrie que tout cela est mensonge et que c’est lui le lésé ! Après avoir écouté également ses arguments, le vieux sage lui répond : « Oui, tu as raison, je t’approuve… » C’est alors au tour des témoins d’intervenir, en faisant remarquer au rabbin qu’il ne peut pas donner raison aux deux hommes en même temps, puisqu’ils affirment exactement le contraire. Et, avant de se retirer, l’homme de Dieu leur déclare : « Oui, vous avez raison, je vous approuve. » Voilà comment le sage dénoue notre courroux… C’est aussi ce que fait Jésus face aux hommes furieux qui prétendent lapider la femme pécheresse.
La réponse de Salomon est sage, elle aussi. Dieu lui répond : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, je te donne un cœur intelligent et sage, tel que personne n’en a eu avant toi » (1 R 3,12). Salomon est ici la figure du sage par excellence : celui qui n’est pas parfait — comme les saints ne le sont pas non plus —, mais dont le désir est tout entier tendu vers Dieu. Voilà ce qui conduit à la sagesse : le dévoilement du désir le plus vrai. Si notre besoin ne se focalise pas sur des satisfactions passagères, il trouvera sa pleine réalisation dans un accomplissement que seul Dieu connaît. Alors nous recevrons une part de la sagesse de Salomon. Sans quoi, il faudra encore franchir d’autres étapes de purification et de dépouillement.
« Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent » (Ps 118,72). Cette richesse-là surpasse toutes celles auxquelles nous pourrions aspirer et dont nous sommes convaincus qu’elles nous rendront heureux. « Que vienne à moi ta tendresse, et je vivrai : ta loi fait mon plaisir. Aussi j’aime tes volontés, plus que l’or le plus précieux. » Oui, la loi parfaite du Seigneur est source de plaisir, car son accueil permet de dépasser les limites de nos pauvres nécessités. Et c’est bien la tendresse de Dieu — la manifestation de son amour — qu’il nous faut demander, puisque, par elle, tout ce qui est beau et bon en nous vivra pour toujours. « Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien » (Rm 8,28). Couronnée par cette sagesse inépuisable, toute chose est conduite à sa perfection, à la manière des tournesols qui font face au soleil et qui reçoivent de lui la capacité de secréter l’huile de la sanctification.
Mais il existe une gradation dans cette acquisition de la sagesse qui vient du ciel : « Ceux qu’il a destinés d’avance, Dieu les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » Quelle parole admirable ! Il faut d’abord être destinés à reproduire en nous l’image du Christ : cela se fait dès l’éternité, puisque « d’avance, Dieu — qui nous a créés à l’image de son Fils — nous a destinés à lui ressembler… » Il faut ensuite être appelés, recevoir cet appel qui est celui de notre vocation — vocare signifie « appeler » —. Cela se produit au commencement de notre histoire, puisque cet appel est celui par lequel le Créateur nous convoque à l’existence et nous assigne à la sainteté. Ensuite, il faut être justifiés dans le Précieux Sang, ce qui s’accomplit tout au long de la vie et à chaque instant de celle-ci, jusqu’à ce que nous soyons glorifiés : tirés hors du temps pour rejoindre l’éternité.
Enfin, une dernière chose doit être dite au sujet de la sagesse. Celle-ci n’est pas faite pour être exhibée, pour devenir l’objet d’une admiration de la part d’autrui. La sagesse doit rester cachée et celui qui la trouve s’empresse de la dissimuler. « Le sage ne dit pas ce qu’il sait et le sot ne sait pas ce qu’il dit », affirme un proverbe chinois. Et nous voyons, dans l’Évangile d’aujourd’hui, que Jésus enseigne aussi cela : « Le royaume des Cieux est comparable à un trésor caché dans un champ ; et l’homme qui l’a découvert le cache de nouveau » (Mt 13,44). Une fois trouvée, la sagesse est occultée aux yeux du monde car, sinon, le monde la dégraderait, la banaliserait ou, pire encore, la commercialiserait… ! L’homme ne peut présumer de rien, dans cette aventure qui est celle de Dieu. Et le Seigneur ajoute : « Tout scribe devenu disciple du royaume des Cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien » (Mt 13,52). Car la sagesse nous permet de distinguer l’ombre et la lumière : ce qui peut être engrangé dès à présent, et ce qui doit encore être battu, moulu ou pressé. Les gains et les revers : tout concourt au bien de celui qui aime Dieu. Et je voudrais conclure cette réflexion par une formule magnifique d’André Comte-Sponville : « Il faut avoir le bonheur modeste et le malheur serein. » Alors la sagesse ne sera pas loin…