Un recommencement
Is 42,1-4.6-7 / Ps 28 / Ac 10,34-38 / Mt 3,13-17
En contemplant la scène du baptême de Jésus à la manière d'une icône, nous pouvons faire un parallèle très suggestif avec la première scène décrite par la Bible, au moment de la création du monde. En effet, le Livre de la Genèse nous dit la chose suivante : « Au commencement, lorsque Dieu créa le ciel et la terre, l'Esprit de Dieu planait sur les eaux » (Gn 1,2). Or, nous retrouvons ici exactement le même tableau ; ce qui nous indique qu'avec la théophanie du Fils de Dieu, nous assistons à une nouvelle création. Ici aussi, l'Esprit de Dieu — la colombe du Saint-Esprit — plane au-dessus des eaux — celles du Jourdain où Jésus va être plongé —.
Comme au premier jour, le vol de l'Esprit symbolise le monde d'en haut — celui de Dieu — et le Jourdain, le monde d'en bas — celui des hommes —, où toute vie naît des eaux primordiales. Deux univers sont en présence, séparés l'un de l'autre par le péché qui nous a rendu le ciel inaccessible. Mais la grande différence est que, cette fois-ci, entre la terre et le ciel, se dresse le Fils de l'Homme, le Médiateur, Lui qui a tout réconcilié en sa propre personne. « Car Dieu — écrit saint Paul — a fait habiter en lui toute plénitude ; il a voulu, par lui, tout réconcilier, ce qui est sur la terre et ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col 1,19-20). Le baptême du Christ est donc bien plus qu'un simple rituel auquel Jésus se serait soumis par convenance. Il s'agit d'un acte cosmique par lequel sa mission s'inaugure : celle d'être le médiateur universel entre ciel et terre.
Le baptême de Jean est un baptême de purification. Il est évident que Jésus n'en a nul besoin, puisqu'il n'a jamais connu le péché. On peut donc se demander pour quelle raison il a tenu à le recevoir ? Ne serait-ce pas en notre nom qu'il l'a fait ? Lui qui assume toute l'humanité et qui porte le péché des hommes du passé, du présent et de l'avenir, le voici qui descend dans les eaux où il sera enfoui ; il s'incline devant Jean, en notre nom ; en notre nom, il est englouti dans ces flots qui symbolisent notre monde ; en notre nom, il reçoit l'amour du Père qui le nomme son Fils ; en notre nom, il se dispose à l'onction de l'Esprit qui repose sur lui de toute éternité, puisqu'il est le Christ, c'est-à-dire l'Oint (Chrestos).
C'est par lui que les eaux du monde entier sont sanctifiées, afin que toute l'humanité puisse y être plongée. C'est par lui que ces eaux atteignent tous ceux qui sont appelés au salut, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent. Car, en ce jour, la multitude est introduite dans ce Mystère universel qui trouvera sa confirmation dans le sacrement proprement dit, reçu par ceux qui auront pris conscience, comme Jésus, de leur mission en ce monde et qui participeront, à leur manière, au salut de tous les autres.
Il y a là un enseignement considérable. « Hors de l'Église, point de salut », affirme-t-on. Et cela est vrai ! Mais à ceci près que l'Église ne se limite pas à sa dimension visible : elle est bien plus vaste que ce que nous en apercevons. Elle entraîne l'humanité sur un chemin de lumière et le fait de multiples manières. Si le Sang du Christ en croix s'écoule hors de son corps, cela signifie bien que le salut est destiné aussi à ceux qui n'appartiennent pas encore pleinement au Corps du Christ ou à la communion visible des enfants de Dieu. Personne n'en est exclu, ainsi que l'affirme le texte de Dignitatis humanæ, la déclaration de Vatican II sur la liberté religieuse. Et nous pouvons citer, à ce sujet, ce grand enseignement du pape Jean-Paul II : « Nous devons porter plus loin notre regard et avancer vers le large, en sachant que le vent souffle où il veut. Le Concile Vatican II nous rappelle que l'Esprit Saint agit aussi à l'extérieur du corps visible de l'Église. Celui-ci parle justement de tous les hommes de bonne volonté dans le cœur desquels invisiblement agit la grâce… »
De manière éminente, pour le chrétien, ce salut se réalise dans le sacrement du baptême. Et, à ce sujet, rappelons l'un des principaux éléments symboliques qui structurent le baptême et lui donnent sa signification. Traditionnellement — et c'est encore le cas dans les Églises d'Orient —, le baptême est un acte d'immersion. Et ce qu'on oublie trop souvent est qu'il s'agit d'une immersion dans la mort du Christ, à laquelle nous sommes unis, afin de ressusciter avec lui ; ce qui fait du baptême un véritable rite d'initiation à travers lequel le baptisé passe par une mort symbolique, afin de renaître en tant qu'homme nouveau.
En ce sens, si nous revenons au texte de la Genèse, les eaux du baptême sont les eaux d'en bas : celles qui résultent de la séparation opérée par le Créateur, dès le deuxième jour de la création, lorsque celui-ci distingue les eaux d'en haut — les eaux douces —, qui symbolisent la vie, et les eaux d'en bas — les eaux amères —, qui symbolisent la mort. Loin d'une vision naïve où le baptême ne serait qu'une simple purification — une ablution —, on voit qu'il est bâti sur un drame : celui de la mort du Christ sans laquelle nul accès au salut ne serait possible.
Enfin, il est un dernier point sur lequel je voudrais insister. Pour bien le comprendre, il faut se souvenir que, pour se revêtir de la plénitude de la condition humaine, Jésus a dû en assumer un aspect essentiel : celui qui veut que l'homme ne découvre que progressivement son identité et le sens de sa vocation. Cette progression est d'ailleurs mentionnée dans les Évangiles, où nous voyons que le Christ comprend peu à peu que sa mission va bien plus loin que le salut des seules brebis d'Israël et qu'elle a une dimension universelle (Mt 15,24-28).
En raison de l'humilité qui le caractérise, il n'a pas été difficile pour Jean Baptiste de croire que Jésus était le Messie ; il en avait sans doute été informé par sa mère, Élisabeth. Par contre, il a sans doute été plus difficile pour Jésus de franchir ce pas. Quel homme pourrait, sans difficulté, croire qu'il est le Fils du Très-Haut et qu'il partage avec lui la nature divine ? La même humilité qui avait fait reconnaître à Jean qu'il n'était pas digne de détacher les courroies des sandales du Christ s'est sans doute présentée comme un obstacle, dans la conscience humaine de Jésus.
Par ses silences pleins de mystères, Marie s'était efforcée de le guider sur le chemin de cette prise de conscience. Point de paroles dans ces leçons qu'il recevait chaque jour, point de mots qui s'entendent. Non, juste l'empreinte lumineuse d'une douceur qui contient toute chose. Elle savait tout de lui, gardant cela dans la paix de son cœur et, lui, apprenait à lire en elle comme dans un livre ouvert. Et ce que Jésus y trouvait, parfois, lui faisait peur, car il n'était pas encore capable, lorsqu'il était petit, de le comprendre tout à fait. Alors, il se réfugiait auprès de sa mère et celle-ci restaurait en lui la sérénité et la confiance en son destin.
À la lumière de tout cela, on peut imaginer que le baptême a peut-être été, pour Jésus, l'heure d'une révélation ; ou plutôt d'une éclatante confirmation de ce qui avait grandi en son cœur depuis sa tendre enfance. C'est à ce moment-là qu'il reçut la réponse : oui, il était bien le Fils de Dieu. Et la voix du Père qui retentit dans les cieux fut la manifestation de cet acquiescement. Dans le ciel de sa pensée, une voix résonna qui vint lui confirmer que tout cela était bien vrai et qu'il ne devait pas en douter. Le choc a d'ailleurs été si fort qu'aussitôt après, le Fils de l'Homme s'enfuit durant quarante jours au désert, afin de méditer sur le sens de sa mission.
Évidemment, le diable en profite pour entrer en scène. Il se met de la partie et fait reluire aux yeux de Jésus tous les avantages qu'il pourrait tirer de sa filiation divine : utiliser sa puissance comme s'il s'agissait d'un vulgaire pouvoir magique ; soumettre tous les royaumes de la terre à sa propre volonté ; voire même, tenter Dieu et le contraindre à lui manifester sa faveur. Évidemment, ce fut peine perdue… ! Et s'il fallait que le Christ connaisse la tentation, il n'a jamais cédé un pouce au Tentateur, puisque sa volonté humaine était toujours soumise à sa volonté divine.
La plupart d'entre nous n'a sans doute aucun souvenir de son propre baptême ; mais chaque sacrement que nous vivons est une occasion d'en raviver les énergies, afin que nous nous souvenions aussi de l'élection dont nous avons bénéficié et que nous ne redoutions pas d'entrer de plein pied dans la réalisation de notre vocation : être des témoins de cette Sainte Espérance qui fait toute chose nouvelle.