Une enfance déracinée dans la Suisse d’après-guerre
- Fr. Guy
Jean Bertalmio, Les Engrins, autoédition, 2026, 306 p.
J’entame aujourd’hui l’audition d’un octogénaire à qui ses enfants et petits-enfants ont demandé d’écrire son récit de vie.
L’ouvrage est récent. L’auteur est venu en Suisse à l’âge de six ans. Pour des raisons médicales, si je l’ai bien compris.
Le pays vaudois est assez proche du mien par son décor et sa mentalité. C’est dans ce canton que le petit et frêle Jean est accueilli. Un moulin au fond d’un bois et l’eau de la Menthue pour le faire fonctionner. Accueilli ? Pas vraiment. On attendait un solide gaillard, non un gamin de six ans, malade de surcroît. Seul dans sa chambrette, Jean attendit tristement la fin de la journée.
Cet épisode me rappelle celui des « petits Français » venus dans mon village se refaire une santé délabrée par la guerre et ses conséquences. Leur séjour était de courte durée et les enfants du pays appréciaient leur présence. Des liens se sont maintenus.
Pris en charge par la Croix-Rouge, Jean retourne à Draguignan, sa ville d’origine, puis, très modestement, à Marseille. En 1946, Jean retourne en Suisse. La Croix-Rouge l’emmène à Lausanne où il est soigné au Centre médical La Source. Il retourne à Marseille où sa mère décède. Orphelin, il regagne une nouvelle fois la Suisse, à Champion précisément, où il avait atterri la première fois.
En 1949, il se retrouve donc dans le village de Fey, dans un moulin, gardien de vaches. Ennui profond et persistant. Son récit est émaillé de tous les détails d’une vie rurale rustre et peu raffinée. Un peu celle que j’ai connue il y a 80 ans.
La disquette s’achève très discrètement. Notre ami Jean acquiert la nationalité suisse et travaille dans plusieurs moulins du pays de Vaud. Celui de Roche doit être le dernier dont j’entends parler. Puis, son mariage avec sa chère Françoise.
Il ne parle pas de ses enfants. Il leur a promis de faire le récit de son histoire, non pas la leur. À chacun la sienne.
Ce récit m’a ému. Il ressuscite un passé révolu. Il rend vie à une tranche de notre histoire nationale. À cette époque, nous n’étions ni pires ni meilleurs que nos voisins. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Autre leçon : la paternité ou la maternité dépassent le cercle étroitement familial.
Comme Jean, mais à ma manière, j’en sais quelque chose.
J’ajoute le prêtre Xavier Arbex, père de plusieurs enfants adoptés à Maldonado, au Pérou. Il vient de rendre le souffle qui l’a fait vivre, lui et ses nombreux enfants.