Une tradition cachée
Jr 20,10-13 / Ps 68 / Rm 5,12-15 / Mt 10,26-33
« Il n’y a rien de caché qui ne soit appelé à être révélé » nous dit Jésus dans l’Évangile. Et, aussitôt après, il ajoute cette phrase qui pourrait nous surprendre : « Ce que je vous dévoile dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui vous est dit à l’oreille, prêchez-le sur les toits » (Mt 10,26-27). Comment comprendre cette phrase sibylline ? Quel est cet enseignement que le Christ donnerait dans les ténèbres, cette parole cachée qu’il ne transmettrait qu’à l’oreille de ses apôtres ?
Un secret nous a-t-il été voilé ? Cette question a contribué, à différentes époques de l’histoire, à créer une véritable polémique dont un certain nombre de commentateurs se sont emparés. Ils évoquent, au sein du christianisme, l’existence d’une doctrine cachée. Ils prétendent que le Christ – outre les discours qu’il adressait à tout le monde – aurait aussi transmis, à quelques-uns de ses disciples, une connaissance particulière, réservée à une élite. C’est en tout cas ce qu’affirment clairement certains Pères et, parmi eux, de grands docteurs vénérés par la tradition, comme Hippolyte de Rome ou Clément d’Alexandrie. Ce dernier laisse même entendre qu’il est l’un des héritiers de cette sagesse confiée, à l’origine, aux seuls apôtres Pierre, Jacques et Jean et, par eux, transmise à quelques rares initiés de leur choix.
Il vaut la peine d’examiner cette question de plus près puisque, dans l’Évangile de ce jour, Jésus lui-même semble y faire allusion. Alors qu’en est-il ? Si l’on consulte la Sainte Écriture, qu’y découvre-t-on ? En premier lieu, que la parole du Christ est destinée à tout le monde, à commencer justement par les plus humbles. Jésus ne laisse aucun doute à ce sujet, lorsqu’il s’exclame : « Je te rends grâce, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de les avoir révélées aux plus petits. » D’autre part, lorsqu’il fut accusé devant le tribunal de Pilate, il affirma clairement : « J’ai toujours parlé en plein jour, j’ai enseigné dans les synagogues ou dans le Temple où se réunissent les Juifs et je n’ai jamais rien dit en secret » (Jn 18,20).
Toutefois, Jésus précise qu’aux apôtres est donnée la connaissance du Royaume des cieux, tandis qu’aux autres, celle-ci ne leur est présentée que sous le voile des paraboles. On peut lire, en effet, chez saint Matthieu : « Les disciples s’approchant dirent à Jésus : pourquoi leur parles-tu en paraboles ? Et il leur répond : C’est qu’à vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux, tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné » (Mt 13,10-11). Nous devons donc bien accepter que, sans rien dissimuler, Jésus transmet un enseignement particulier – un Évangile voilé – à certains de ses proches. Nous constatons aussi que tous les disciples n’occupaient pas tous le même rang autour de lui. Parmi les soixante-douze dont saint Luc fait mention, il en choisit douze, qui sont les apôtres ; et parmi ceux-là, trois furent mis à part : Pierre, Jacques et Jean, qui seuls furent autorisés à assister à certains miracles comme la résurrection de la fille de Jaïre ou la Transfiguration ; enfin, parmi ces derniers, Jean occupait une place tout à fait spéciale auprès de lui et bénéficiait d’un accès particulier aux secrets de son cœur.
L’une des phrases que nous venons de citer nous fournit une précieuse clef de compréhension : « À vous – dit Jésus à ses apôtres –, il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux. » Voilà le mot central sur lequel il nous faut orienter notre méditation : ce qui était réservé à certains ne relève pas de la catégorie du secret, qui serait jalousement gardé par ceux à qui le Maître l’aurait confié – puisque rien n’a été sciemment dissimulé par Jésus –, mais plutôt de la catégorie du mystère, ce qui est très différent. Jésus ne joue pas à cache-cache avec nous, mais il veut nous entraîner bien au-delà des limites exiguës de notre entendement, jusqu’à l’évidence de la vérité qui nous est encore invisible. En effet, le secret requiert une dissimulation, il doit être caché aux yeux de la plupart, protégé par une clôture hermétique. Nous devons nous en méfier car il ne fait qu’attirer la suspicion. Tel n’est pas le cas du mystère. Celui-ci n’a pas besoin d’être occulté ; au contraire, de par sa nature, il demeure inaccessible à tous ceux qui n’ont pas la préparation requise pour y pénétrer ou, mieux encore, pour se laisser investir par lui.
Comme l’enseignait Plotin : « Les mystères divins ne peuvent être dévoilés et ne peuvent être communiqués qu’à ceux qui ont reçu la grâce de les contempler. » En vérité, les mystères de Dieu sont ineffables, non parce qu’il serait interdit de les divulguer, comme l’imaginent certains, mais parce qu’en eux-mêmes, ils désignent justement l’Indicible, le plus parfaitement mystérieux. Il nous faut donc en déduire que si, en principe, nul n’est exclu du mystère, cela ne signifie pas forcément que tous y parviennent de la même manière. Nous entendions il y a peu cette déclaration de saint Paul aux Corinthiens : « Même si l’Évangile que nous annonçons reste voilé, il n’est voilé que pour ceux qui vont à leur perte, pour les incrédules dont l’intelligence a été aveuglée par le dieu mauvais de ce monde ; celui-ci les empêche de discerner, dans la splendeur de l’Évangile, la gloire du Christ, lui qui est l’image de Dieu » (2 Co 4,3-4).
En ce sens, on peut admettre qu’il existe bien, dans le cadre du christianisme, une sorte de tradition “ésotérique”. Ce mot, aujourd’hui très à la mode, n’est pas nouveau : on le trouve déjà dans un texte du IIe siècle, sous la plume d’un écrivain nommé Lucien de Samosate ; il vient du grec eisoteô, qui signifie littéralement “je fais passer à l’intérieur”. Il se réfère à un enseignement difficile d’accès, tissé de ces Mystères qui transcendent la compréhension humaine et exigent un effort personnel, et certainement pas de soi-disant “secrets” que certains initiés se passeraient sous le manteau.
Pour le reste, si l’Église a imposé, dans les premiers siècles, ce qu’on appelle la “loi de l’arcane”, ce n’est pas pour dissimuler quelques secrets bien gardés, mais pour mettre les mystères chrétiens – c’est-à-dire les sacrements – à l’abri de toute spéculation et de toute utilisation sacrilège. Car, en vérité, comme l’écrivait saint Irénée de Lyon : « Si les apôtres eussent connu certains mystères gardés secrets et qu’ils ne les aient enseignés qu’aux “parfaits”, de manière confidentielle, à l’insu des autres, ils les auraient transmis à ceux-là même à qui ils confiaient les Églises, c’est-à-dire aux évêques. »
Le secret veut la dissimulation. Il est là, présent au milieu de nous, mais tenu caché. Ce par quoi il se distingue du mystère qui, lui, n’a pas à être dissimulé, mais qui se tient dans l’au-delà, indisponible au simple curieux. Le secret s’accommode de l’obscurité, alors que le mystère brille en pleine lumière, une lumière si intense qu’elle en devient aveuglante. Le mystère est une lumière invisible, précautionneusement tenue à l’ombre de l’Esprit Saint. Le secret, lui, ne fait que fermer les persiennes, pour plonger ceux qu’il fascine dans une pénombre inquiétante. Car si le secret est un champ clos, le mystère est ouvert et jusqu’à l’infini. Il ébauche quelque chose qui se trouve au-delà de lui... alors que le secret ne parle jamais que de lui-même !
Le mystère nous échappe : son essor est un signe d’éternité. Tandis que le secret reste là, aux aguets, sous sa luisante carapace, faisant son trou dans le sable du temps. Nous pouvons tenter de percer un secret, mais nous ne pouvons qu’être transpercés par le mystère. Le langage secret est langage crypté : il recèle une crypte, au-dessous des labyrinthes du discours, des méandres d’une pensée qui se faufile. Le mystère est une rivière souterraine, elle aussi, mais elle court vers la lumière et se révèle à ceux qui ont le cœur assez pur pour venir s’y désaltérer. Si le secret est du domaine de l’inconnu, le mystère, lui, appartient à l’inconnaissable : seul l’amour y trouve un accès. Dans un interminable jeu de voile, le secret montre et dissimule aussitôt ce qu’il prétend dévoiler. Il cherche à captiver l’esprit de l’homme. Le mystère, lui, nous attire en se retirant...
La leçon est simple et à la portée de tout un chacun : ne nous barricadons pas dans de frileux secrets, par peur de vivre au grand jour, par goût de l’étrange ou, peut-être, par désir de nous rendre plus intéressants. Mais, par contre, soyons attentifs à ce que Jésus nous dévoile dans l’obscurité ; à ce qu’il nous est dit à l’oreille ; laissons le mystère nous emporter, au-delà de toute crainte, dans le chant d’une évidence qui donnera au monde le désir d’abattre ses barrières, de vaincre ses préjugés, afin d’entrer dans la joie de la Vérité, où Celui qui est au-delà de tout se fait plus intime à nous-mêmes que notre propre intimité. Alors, tous les secrets disparaîtront et, comme dit l’Écriture, il n’y aura plus rien de caché qui ne soit appelé à être révélé (Lc 12,2).