Une vie dominicaine au service de la Parole

  • Fr. Guy

Frère Adrian Schenker OP

Prêcheurs, juin 2025

Entretiens

Le périodique Prêcheurs est le bulletin d’information de la province dominicaine de France. Il publie dans son numéro de juin 2025 un entretien donné en anglais par le frère Adrian Schenker avec la rédaction de la revue dominicaine indienne Dominican Ashram. Cet entretien a été traduit en français, relu et corrigé par le frère Adrian avant d’être publié dans ce numéro de Prêcheurs. On peut donc le considérer comme un quasi-original.

Je dédie ces lignes à celles et ceux qui considèrent Adrian et ses émules comme des rescapés de la grande tribulation apocalyptique. Non, malgré nos âges avancés, notre histoire mouvementée avec Dieu n’est pas encore parvenue à son terme. Dans la joie et l’épreuve, d’autres chapitres s’écrivent encore.

Né en 1939, Adrian est mon cadet de trois ans. Reçu dans l’Ordre dominicain à l’âge de 19 ans, alors que j’en avais 20 lors de ma prise d’habit, nous nous sommes donc bien connus et nous persévérons à faire partie depuis tant d’années de la même entité dominicaine.

Notre première rencontre se situe au couvent de Notre-Dame de la Sarte en Belgique, où la province dominicaine suisse envoyait ses jeunes frères novices pour recevoir leur première formation. Bien sûr, nos chemins d’études et pastoraux se sont particularisés par la suite. Mais, pour ma part, j’ai toujours eu plaisir à retrouver Adrian et échanger avec lui. Tant de liens nous ont unis au cours de nos longues années de vie dominicaine.

La présentation de cet entretien contient donc aussi quelques réactions qui me sont personnelles. Ces ajouts n’enlèvent rien aux propos d’Adrian, si denses et si complets. Je tâcherai aussi de respecter leur spontanéité. Le lecteur comprendra et avisera.

Le frère Adrian est donc né en 1939, à Dietikon, dans la banlieue de Zurich, au sein d’une famille catholique de sept enfants. Je présume que ses ancêtres sont sans doute des immigrés d’un canton catholique voisin. Il occupe le troisième rang de la fratrie, et l’un de ses frères est entré dans la Compagnie de Jésus.

Très tôt, Adrian s’est passionné pour les langues anciennes. Un amour qui l’a ouvert à l’Écriture et orienté sa vocation. Le latin et le grec faisaient partie du programme de ses études secondaires. Il suivit aussi en option des cours d’hébreu. Ce n’était pas un choix exclusivement culturel, mais aussi spirituel. Ses parents, de moyens modestes, lui firent comprendre qu’ils ne pouvaient l’aider davantage. Adrian ne pouvait pas tergiverser longtemps. C’est alors, à 19 ans, qu’Adrian, désireux d’étudier la théologie, décida de frapper à la porte des Dominicains. Une telle décision prise à cet âge était alors courante dans le milieu catholique de ce temps. Ce fut aussi mon cas.

Après son noviciat et des études de philosophie, Adrian rejoint Fribourg pour continuer sa formation. C’est à la Faculté de théologie de cette ville qu’il fait la connaissance du frère Dominique Barthélemy, professeur d’Ancien Testament. Assez rapidement, ce dernier propose à Adrian de poursuivre des études bibliques avancées après l’obtention de sa licence. Après quelques hésitations, le provincial accepte ce projet et Adrian se trouve à l’École Biblique de Jérusalem en 1966.

Période mouvementée pour la Ville Sainte qui connut en 1967 la guerre des Six Jours. Échanges de tirs, même dans l’église. La statue de saint Étienne, patron céleste de ce lieu, est décapitée. L’armée israélienne occupait l’École. Pour échapper aux bombardements, particulièrement celui de la vieille ville, les frères se réfugièrent dans les caves de leur couvent.

Le calme revenu, le travail et la recherche reprennent cours. En particulier, les fameux manuscrits de la Mer Morte. Le père de Vaux dirigeait les fouilles de Qumran entre 1947 et 1950, assisté par le frère Dominique Barthélemy, étudiant de l’École. Adrian convient que cette charge a submergé ce jeune frère, qui dut quitter Jérusalem et passer deux ans en France pour rétablir sa santé.

En 1957, le Maître de l’Ordre demanda au père de Vaux d’enseigner à Fribourg. Adrian avoue que le père de Vaux aurait voulu faire de lui un archéologue. C’était mal le connaître. Adrian revint à Fribourg en octobre 1967 pour enseigner la théologie biblique. C’était la veille de mai 68.

Tel que je le connais, ce mouvement n’a pas autrement perturbé notre cher Adrian. Il reconnaît toutefois que des jeunes étudiants dominicains étaient au premier rang des cortèges de protestation et de revendication. Le frère Barthélemy, doyen à cette époque de la Faculté de théologie, sut tirer parti de mai 68. Il voyait bien que l’ancien modèle d’enseignement théologique, en latin de surcroît, avec des structures rigides, était condamné à disparaître, du moins à se réformer. Dans l’élan du Concile, il organisa un nouveau programme en français et en allemand. Un changement suffisamment profond pour amener certains professeurs à démissionner et quitter Fribourg.

Adrian commença par enseigner l’hébreu biblique. Il se rendit vite compte que ses étudiants n’avaient pas seulement besoin de connaissances linguistiques, mais de découvrir le lien entre Écriture et théologie, entre la recherche historico-critique et la foi. C’est ce que le père Barthélemy lui avait transmis : établir une alliance entre rigueur scientifique et vision théologique.

Dans ses entretiens, Adrian revient sur cet héritage. Je ne fus pas, comme Adrian, le collègue du père Barthélemy, mais son étudiant pendant cinq années de ma formation théologique. Mon point de vue ne saurait donc annuler le sien, bien que je ne le suive pas dans tous les détails.

Adrian fait remarquer que le frère Barthélemy avait ses limites. Il ne lisait pas les exégètes allemands modernes, tels von Rad, et il en était fier. Il se fiait surtout à sa compréhension de la Bible, un livre qui s’interprétait par lui-même. Ses publications, ses conférences, ses homélies allaient dans ce sens et remportaient un immense succès. Particulièrement dans le monde enseignant officiel, où la Bible figurait au programme. Sa renommée dépassait largement l’enclos universitaire et se poursuivit bien au-delà de sa retraite. Je puis en témoigner. Son livre Dieu et son image a notamment eu un immense succès.

Cependant, au dire d’Adrian, ce repli de la faculté ou sa fermeture à des chercheurs mondialement réputés lui fit prendre du retard. Pour y remédier, Adrian fit appel à d’autres voix, plus récentes, même du monde réformé.

Les étudiants d’Adrian étaient divisés. Les plus pieux n’étaient pas prêts à entendre des questions historico-critiques sur les patriarches. Mais Adrian a eu la patience de les écouter longuement et de les accompagner dans leur trouble. Enseigner, convient-il, ce n’est pas déverser du savoir, mais transmettre quelque chose de vivant qui aide à faire confiance à l’Écriture, même quand les questions sont difficiles.

Adrian est reconnaissant à l’Ordre de l’avoir aidé à passer les années difficiles de 1960-1970, alors que de nombreux frères le quittaient, incapables de concilier l’étude critique de la Bible et leur foi. Il refuse de les juger et préfère se référer au cardinal Newman qui disait : « Ce qui semble contradictoire au début ne l’est peut-être plus quand on a mûri ». Ou encore : « Je n’ai jamais eu de doutes, mais j’ai eu beaucoup de questions. »

Au cours de sa vie dominicaine, Adrian fut aussi formateur de jeunes religieux. Non pas une technique, mais le témoin de l’action de Dieu dont il n’était que l’intermédiaire. Quand la confiance est là et que les blocages sont surmontés, le formateur est petit. Il n’est que le témoin du travail de Dieu.

L’Écriture continue à le porter aujourd’hui à travers ses multiples activités pastorales et sa présence d’accompagnateur spirituel auprès de nombreuses personnes. Bien sûr, il ne nie pas que des tensions peuvent se produire entre les responsabilités académiques et les exigences du ministère pastoral.

Il finit par comprendre que cette tension était une forme d’ascèse dominicaine.

Et pour conclure, Adrian affirme qu’à la racine de toute vocation religieuse, il y a l’intime conviction de suivre Jésus. La vie religieuse lui a donné ce dont il avait besoin : une communauté, la prière et le silence. Et, bien sûr, de rester fidèle à l’Écriture dans sa beauté, mais aussi dans ses questions et même dans ses provocations. Ce ne fut pas un chemin facile. Mais c’est celui qui lui a été présenté.

Et maintenant, malgré de graves troubles oculaires, Adrian suit de près les travaux de « L’Institut Barthélemy » de Fribourg, consacré à la critique textuelle de la version grecque de l’Ancien Testament (la Septante). Un ami l’y conduit par la main presque chaque matin. Adrian est un exemple qui fortifie son aîné et le console de ne pouvoir en faire autant. Mais quelle que soit notre voie, nous savons, toi et moi, que Dieu nous aime et que Jésus est notre frère. À mon tour de te remercier, cher ADRIAN.

Le frère Adrian Schenker. Cette image a été créée avec l'aide de DALL·E.