Voici l’Époux
Sg 6,12-16 / Ps 62 / 1 Th 4,13-18 / Mt 25,1-13
Depuis la nuit des temps, l’homme est en quête de sagesse. Et, lorsqu’il est inspiré, cet élan le rapproche forcément de Dieu, qui est la source – connue ou méconnue – de toute véritable sapience. Cette quête est légitime : elle répond à un besoin que le Créateur a scellé au plus profond de notre être et auquel nous essayons de répondre au mieux. Certes, que ce soit sur le plan intellectuel ou spirituel, tous les hommes ne font pas preuve de la même exigence. Certains s’égarent, en s’avançant en haute mer… Aujourd’hui, les marchands de sagesses frelatées sont légion et, sans la prudence requise, les risques encourus sont nombreux.
La recherche de la vérité est, avec la pratique de la bonté et avec la contemplation de la beauté, l’une des voies offertes à l’homme pour marcher vers cette source cachée, quelque part, dans le désert souvent aride de nos existences. Et, comme l’écrit Antoine de Saint-Exupéry : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part… » Ce puits est comme celui de Jacob au pays de Sicar : c’est le lieu où le Christ nous guette, assis sur la margelle. En assumant notre humanité, il a désiré d’un ardent désir partager cette soif avec nous. Sauf que lui connaît l’accès à cette source intarissable où l’homme peut se désaltérer d’eau vive.
Selon le Livre de la Sagesse, dont on vient de nous faire lecture, la Sagesse dont nous parlons est parée de nombreuses vertus (Sg 6,12-16). J’en ai noté dix au total : elle est resplendissante ; elle ne se flétrit pas ; elle se laisse contempler par ceux qui l’aiment et trouver par ceux qui la cherchent ; elle devance nos désirs ; elle se fait connaître la première ; elle est assise à notre porte ; elle nous délivre de nos soucis ; elle nous demande de nous maintenir en état de veille pour l’accueillir ; elle est à la recherche de celui qui se montre digne d’elle ; et, enfin, elle apparaît avec un visage souriant.
De tous ces éléments ressort un point commun : la Sagesse ne se conquiert pas, elle se donne et veut être reçue : elle devance nos désirs, elle se fait connaître la première, elle est assise à notre porte et se révèle à ceux qui acceptent de la recevoir. En effet, la Sagesse ne se conquiert pas, elle s’offre à nous ; c’est d’ailleurs sa principale différence avec la science qui, elle, est le fruit d’un effort soutenu.
Comme les qualités de la Sagesse, elles sont dix, elles aussi, les femmes qui attendent le retour de l’Époux (Mt 25,1-13). Ce chiffre est très symbolique : il marque de part en part l’histoire de l’homme. Ce n’est pas un hasard si notre science s’est développée dans un système décimal. Cela trouve sans doute son origine dans les dix doigts de nos mains : l’agilité manuelle est ce qui distingue, en premier lieu, les hominiens des autres animaux. C’est ainsi que nous avons appris à compter jusqu’à dix et, à partir de là, que nous avons commencé à explorer l’univers et à en déchiffrer les énigmes.
Sur ces dix femmes qui attendent l’Époux, cinq sont folles et cinq sont sages. Comprenons que l’expérience humaine, en tant que telle, a autant de chances de déboucher sur la folie que sur une juste compréhension des choses. Les femmes sages ne se sont pas contentées d’apporter leur lampe, elles y ont mis de l’huile. Pour saint Séraphin de Sarov, cette huile est le signe de la présence de l’Esprit, dont l’acquisition est l’objectif même de la vie spirituelle. Encore une fois, il s’agit de quelque chose que l’on reçoit et que l’on ne peut en aucun cas dérober. C’est cette huile qui permettra, le moment venu, de maintenir allumée la flamme de notre amour pour l’Époux. Et celui-ci arrive nuitamment : à une heure où l’on n’y voit goutte, où notre propre discernement ne sert de rien. On ne peut qu’accueillir celui qui vient à nous. C’est pourquoi le psaume 18 affirme : « Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en dévoile le mystère » (Ps 18,3).
L’Époux, bien entendu, c’est la Sagesse en personne. Il nous est dit que son visage est souriant, à condition que la lumière de notre lampe nous permette d’en contempler les traits. Pour ceux qui le connaissent, le Christ est l’incarnation de la Sagesse. Celle-ci n’est rien d’abstrait : ni une théorie, ni une sensation, ni même une certitude. Elle est une rencontre amoureuse avec la Vérité : la plus concrète et la plus réelle de toutes les expériences. Et sitôt après, la porte de la salle des noces se referme : ce qui se passe de l’autre côté est de l’ordre du mystère.
C’est sur cette même ligne que s’inscrit le psaume que nos sœurs viennent de chanter : « Dieu, tu es mon Dieu, et dès l’aube je me souviens de toi : mon âme a soif de ta présence ; après toi languit ma chair, terre aride, altérée, sans eau. Je t’ai contemplé au sanctuaire, j’ai vu ta force et ta gloire. Ton amour vaut mieux que la vie : tu seras la louange de mes lèvres. Par un festin tu me rassasieras et la joie sur les lèvres, je dirai ta louange. Dans la nuit, je me souviens de toi et je reste des heures à te parler. Oui, tu es venu à mon secours : et moi, je crie de joie à l’ombre de tes ailes » (Ps 62,8).
Ajoutons encore une remarque à ce sujet : s’il nous est demandé d’attendre l’Époux, c’est bien parce que l’Époux vient nous chercher. Armés de bonnes intentions, nous sommes tellement obnubilés par notre quête de Dieu que nous en oublions que lui aussi est en quête de nous. Je me souviens d’un livre remarquable qui avait marqué mes jeunes années et qui était intitulé : Dieu en quête de l’homme. Il s’agissait d’une réflexion sur la philosophie du judaïsme, écrite par Abraham Joshua Heschel, un rabbin du mouvement massorti, lequel prône une tradition adaptée aux contraintes de la vie moderne, tout en conservant un cadre rigoureux, notamment en ce qui concerne le culte. Il était ami de Martin Buber et aussi de Martin Luther King. Il a puissamment influencé la pensée juive au XXe siècle et ses vastes connaissances lui ont valu d’être invité au concile Vatican II, comme spécialiste des questions relatives au judaïsme. Il était particulièrement marqué par cet aspect fondamental de la foi judéo-chrétienne qui affirme que Dieu nous cherche bien davantage que nous ne le cherchons nous-mêmes. Cette évidence, le mystique persan Djalâl ad-Dîn Rûmî l’a résumée en quelques mots : « Ce que tu cherches te cherche aussi. » Un rabbin raconte qu’un jour, il jouait à cache-cache avec ses enfants. L’un d’eux, dissimulé derrière un rideau, lui criait : « Essaie de me trouver ! » Et le rabbin de fondre en larmes en disant : « C’est exactement ce que nous dit Dieu ! »
On le voit dans le Cantique des Cantiques, seul l’amour peut motiver cette quête insatiable qui ébranle les cœurs. Or, l’amour de Dieu est infiniment plus fort que le nôtre. Si nous aspirons à voir son visage, conscients de nous être égarés loin de sa maison, lui remue ciel et terre pour retrouver cette trace que nous avons laissée derrière nous et qui se perd dans la nuit. On dira peut-être : « Comment Dieu, qui voit tout, pourrait-il perdre notre trace ? » Dans l’absolu, bien entendu ! Il s’agit d’une manière humaine de décrire les choses. Pourtant, Dieu sort de son impassibilité pour entrer dans notre existence et, en quelque sorte, il est lui-même affecté par notre histoire tumultueuse. Et c’est ainsi que notre chemin peut s’égarer dans l’obscurité d’un monde dont Dieu lui-même est exclu. Un monde qui se cache de lui. Mais son amour ne renonce jamais. Il est le bon berger qui recherche sa brebis perdue.
La Sagesse est intimement unie à l’essence même de Dieu. Il s’agit là d’une Sagesse cordiale, toute remplie de son ineffable tendresse. Et il nous est dit de cette Sagesse qu’elle est à la recherche de celui qui se montre digne d’elle, c’est-à-dire de celui qui oriente son désir vers elle et qui est prêt à faire les sacrifices nécessaires pour la recevoir, la reconnaître et l’adopter. Il est impossible de l’arracher au ciel. C’est elle qui choisit le lieu et l’heure du rendez-vous qu’elle nous a fixé depuis la nuit des temps. Cela ne nous dispense pas de la chercher, bien entendu. Mais sans perdre de vue qu’on ne la déniche pas, mais que c’est elle qui se révèle et que, justement, elle ne se révèle qu’à ceux qui la cherchent assidûment.
Nous pourrions résumer tout cela avec les mots de saint Paul aux Thessaloniciens, en disant qu’il ne s’agit pas de nous élever, par nos propres moyens, pour atteindre les parvis de la Sagesse, comme ont voulu le faire ceux qui édifièrent la tour de Babel. Au contraire, il s’agit de nous laisser saisir et soulever par cette Sagesse, de nous rendre attentifs au son de la trompette de l’ange (Mt 24,31) – dont le son vient nous relever des tombeaux de notre ignorance et de notre péché –, afin que le Seigneur lui-même, en descendant à notre rencontre, vienne nous emporter sur les nuées du ciel, où nous serons avec lui et où nous contemplerons, pour l’éternité, le visage souriant de son indicible Sagesse.
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